top of page
_DSF7536.jpg

Déserts

You call it desert -  we used to live there.

Jimmy Pike, Walmajarri, Great Sandy Desert

Alors que la fin du périple ne cesse de se rapprocher, je retrouve enfin ces longues soirées dans la tente, nous octroyant un peu de temps pour lire, écrire, dessiner. Le froid saisissant des semaines passées dans les environs d’Alice Springs nous accaparait systématiquement nos soirées pour lesquelles la moindre tâche du quotidien prenait un temps infiniment plus long. A cela s’ajoutait l’entretien permanent du feu, nécessaire à notre maintien dehors. Bref, j’ai mis du temps avant de me rendre compte à quel point cela fatiguait et c’est avec un certain soulagement au fond que j’ai accueilli ces premières nuits, étonnamment douces, passées dans le désert. Je n’ai pas pour autant réussi à écrire plus tôt, les mots étant comme coincés dans une impasse, noyés par les innombrables pensées du retour qui assaillent mon esprit au fur et à mesure que la date écrite sur mon billet d’avion se rapproche. Il fallait que je sois là, assise sur la couche de sel humide et craquante du Lake Eyre à contempler l’horizon infini après cette longue route à travers le désert pour qu’enfin la force de ces paysages tantôt lunaires, tantôt sableux, pas moins arides, prenne toute sa valeur et dépasse subitement les préoccupations quotidiennes.

 

Finir notre road trip consistait avant tout à aller à la rencontre du cœur de l’Australie, car nous ne pouvions avoir une appréhension globale du pays sans en connaître ce qui constitue au delà de sa position géographique, le mythe de tout un continent.

 

Pour traverser le désert, il faut se préparer à affronter l’extrême en tous points. Au vu de la quantité d’eau, de nourriture et d’essence amassée dans le 4x4 (et on était loin d’avoir « coché » la totalité de la liste de recommandations fournies par le gouvernement), on avait le sentiment d’être préparés à tout, et surtout à vivre cette expérience unique. Et pour cause, quantité de panneaux sur le chemin ne cessent de rappeler à quel point il faut être conscient des dangers que ces conditions peuvent provoquer.

_DSF7657.jpg

On s’attendait à affronter un paysage désolé et un isolement féroce. Mais il n’en fut rien. Peut être parce que notre fidèle Landcruiser surmonta les épreuves avec une nonchalance qu’on était loin de lui attribuer et contre toute attente, on n’eut aucun désagrément à subir sur cette portion de route. Somme toute on n’était loin d’éprouver les sensations extrêmes auxquelles on s’était préparés. Mais l’extrême est avant tout une question de point de vue et il est probable que notre nomadisme rôdé rendait l’expérience moins unique qu’elle ne l’était vendue.

Loin d’être désolé, le désert de Simpson est peut être l’un des parcs nationaux de l’outback australien les plus végétalisés. Dunes après dunes, scandant des appels à la radio UHF (« single car east end ascending dune... »), le 4x4 s'est frayé un chemin sur cette ligne droite perpendiculaire au motif dessiné par les dunes, de part et d’autre de la frontière entre South Australia, Northern Territory et Queensland. Pendant ce temps, le paysage n’évolue guère : des buissons de canne du désert colonisent les crêtes sableuses, laissant les dépressions argileuses aux quelques acacias résistants et communautés de spinifex. De temps à autres, une étendue de sel blanc, un ancien étang asséché, vient ajouter un peu de brillance supplémentaire à cet environnement déjà bien lumineux. Il y a bien longtemps que ces dunes couleur saumon ne bougent plus et c’est sur la piste en elle même que l’on y trouve le sable poudreux, récemment balayé par les vents, celui là même qui, dans l’après midi de notre deuxième journée de traversée, a rendu si difficile l’ascension des crêtes les plus abruptes. Même si derrière chaque dune un paysage subtilement différent semble se dessiner, qui doit avoir des répercussions autrement plus importantes sur l’organisation de ce micro-écosystème, c’est la répétition des dunes à franchir, la durée de cette traversée (4 jours) et la fréquentation du lieu (pas une journée sans croiser au moins deux convois d’australiens) rendant la piste très abimée qui met à l’épreuve.

 

C’est pourtant en contemplant l’immensité salée du Lake Eyre qui s’étend devant mes yeux que j’ai le sentiment d’avoir atteint cet extrême. Si le désert est un environnement difficile, le lac de sel est probablement l’extrême de cette difficulté. Pas un animal ne s’aventure ici. Même les mouches qui raffolent de notre compagnie ont lâchement abandonné la monture que nous sommes en nous voyant nous aventurer si loin de la berge. De temps à autres, une branche prise dans le sel sort du sol, ainsi conservée par ce manteau blanc dans son agonie. Quelques buissons semblent avoir pu profiter de temps plus agréables à une autre époque.

Ce lac est une des plus vastes étendues de sel au monde. L’épaisseur varie beaucoup à mesure que l’on s’aventure dessus, nos pas s’enfonçant plus ou moins profondément dans la boue emprisonnée par le sel. C’est certainement un des milieux les plus inhospitaliers que l’on ait parcouru, sinon le plus hostile. L’air y est sec et le sel absorbe la moindre goutte d’humidité qui approche sa surface, rendant la vie rude pour ne pas dire impossible. Il fut un temps, on souhaitait vivre l’expérience de marcher jusqu’à perte d’horizon pour aller passer la nuit au beau milieu de cette abstraction géométrique. Mais après avoir expérimenté quelques dangers que ce pays est capable de cacher si secrètement, on a trouvé plus sage de se contenter d’une expérience à 180 degrés.

Et l’expérience est déjà incroyable. Assise là, je contemple les douces teintes que prend le ciel en cette fin de journée, se réfléchissant sur l’étendue de sel que pas une berge ne vient rompre. Ajouté à cela, un silence assourdissant. Le bruit, un des plus pur que je n’ai jamais écouté, me donne le sentiment d’atteindre l’abstraction la plus totale. Seule la lune, déjà bien haute au dessus du lac, vient perturber de son éclatante blancheur cet équilibre de tons.

J’avais couru en ligne droite dans sa direction, depuis la berge pour atteindre le sel avant que le soleil ne disparaisse derrière l’horizon (même la « plage » est immense) et une étrange sensation m’enveloppait tant cette course paraissait vaine face à l’immobilité du lac. Toute cette blancheur à perte de vue. On pourrait croire qu’ici commence le monde. Comme si, à l’aube de l’humanité, il n’y avait rien qu’une couche de sel interdisant toute vie possible avant qu’une force spirituelle vienne tracer dans ce néant naturel montagnes et cours d’eau ; puis habille ce relief d’une variété de végétation comme un peintre choisit ses couleurs, pour que les pauvres créatures comme nous sommes puissent venir contempler à loisir cette œuvre majestueuse.

Les aborigènes ont quantité d’histoires plus ou moins farfelues pour expliquer l’existence de chaque formation géologique, chaque colline, chaque rivière, parfois jusque chaque rocher. Ici, la légende raconte l’histoire d’un chasseur qui, s’étant fait voler son kangourou géant par un vieil homme, hérite seulement de la peau qu’il jette un peu nonchalamment sur une plaine qui deviendra le Lake Eyre. Le récit incorpore probablement nombre d’anecdotes qui, comme à chaque fois, ne nous sont pas données à connaître, pour autant il rend assez maladroitement compte de la gigantesque taille du lac, l’un des plus grands du monde, une taille qu’on ne peut pleinement appréhender depuis sa berge. Mais si l’on repense aux mille et quelques kilomètres qu’il a fallu parcourir en voiture rien que pour le contourner, il est plus facile de percevoir la gigantesque empreinte qu’il appose sur le continent et le rôle majeur qu’il joue au cœur du pays.

On savait qu’en venant ici on trouverait la clé qui donne à comprendre l’un des plus grands mystères de ce continent. Pour cela il faut éprouver de longues et monotones traversées de vastes étendues arides, parfois même dénuées de relief, ou pas un nuage dans le ciel depuis des mois ne donne de repères et songer à tous ces explorateurs, héros australiens, partis à la conquête de l’insondable cœur de ce pays. Bien souvent au péril de leur vie, ils se sont lancés dans l'inconnu de ce territoire afin de le cartographier : Mount Hopeless, Deception Creek, Termination Hill, Mount Distance... Le nom des lieux qui apparaissent sur les cartes de ces régions désolées gardent en mémoire l'état d'esprit de ces pauvres aventuriers.

Sturt, l’un d’entre eux, tient la tête d’une expédition qui se fraie péniblement un chemin au milieu d’une immense plaine de cailloux vernis par l’érosion que subit chaque jour ce paysage continuellement balayé par les vents. La luminosité est extrême et le soleil, que l’expédition doit supporter de face, fait briller toutes ces pierres à moitié enfouies dans le sol, rendant l’avancée particulièrement pénible.

Cet endroit, rebaptisé Sturt Stony Desert, on l’a traversé en deux jours seulement au volant de notre Landcruiser le long d’une piste caillouteuse du nom de Birdsville track. Le long de cette piste convergent nombre de « déserts » pouvant prendre des formes très différentes, du pavement de cailloux vernis à la plaine de chenopodes, ces buissons desséchés capables de supporter l’extrême salinité du sol, en passant par les dunes de sable d’apparence rectiligne mais formant une gigantesque lunette tout autour de la moitié Est de ce centre désertique.

C’est dans cet environnement donc que Sturt et son équipe évolue, animé par le désir de percer le mystère du centre. Le convoi est fortement ralenti par les deux dernières carrioles qui tirent, au milieu de cet environnement sec et cuisant, un bateau... L’image forte de ce pauvre explorateur, l’un des pionniers de l’intérieur, avec son bateau au milieu du désert en lutte constante avec les éléments naturels (et on sait comme ils peuvent être harassants) nous a frappé d’une profonde pitié.

Du haut de leurs bureaux bien installés près des côtes, seules zones confortablement habitables du pays, les gouverneurs de colonie et leurs fonctionnaires s’étaient persuadés que le continent abritait une vaste mer intérieure, dans laquelle s’écoulait les principales rivières qui jalonnent le versant ouest du Great Dividing Range, dont les plus connues sont la Murray et la Darling. En plantant leur drapeau en Terra Australis, les Britanniques avaient mis la main, non pas sur un El Dorado mais sur le continent le plus aride du monde, 70% du pays exactement, soit 5 millions de kilomètres carrés. Contrairement aux autres énormes masses terrestres sur la planète, aucun grand fleuve ne l’irrigue et s’il fallait malgré tout donner ce rôle à l’une de ses rivières ce serait possiblement la Murray avec ses quelques 2530 km de méandres dont les berges servent de frontière entre le Victoria et le New South Wales. Mais, en plus de n’irriguer qu’une bien faible portion du pays, son lit était périodiquement à sec avant que les colonies ne décident de réguler son cours (encore une idée catastrophique que la civilisation occidentale a implanté ici).

 

Quant au centre, où se concentre la majorité des déserts du pays, il se situe exactement sur la ligne d’inversion des pluies qui sépare la moitié Nord du continent, sujette aux pluies d’été (la mousson), de la moitié Sud qui expérience un cycle de saisons plus proche du climat tempéré que l’on connaît avec les plus grandes pluies durant l’hiver. Trop au sud pour bénéficier de la mousson et trop au nord du climat tempéré, le centre est la région où la pluie peut arriver n’importe quand... comme jamais. Comme disent les Australiens ici, « it only rains here when a cloud get lost ».

Si le continent est loin d’héberger cette mer intérieure tant espérée, il possède pourtant l’un des plus anciens systèmes de rivières non régulé au monde. Après la Murray, la Diamantina/Georgina et la Cooper Creek sont les deux plus grandes rivières de l’Australie. Elles sont pourtant le plus souvent à sec, ne se remplissant complètement qu’en cas d’exceptionnelles crues de mousson ou de cyclone qui toucherait le Nord du Queensland. Elles semblent comme « conçues à l’envers » : une artère principale alimentée près des côtes du golfe de Carpentarie se dirige vers le centre du pays (Sturt n’était pas fou) avant de se répandre en milliers de petits cours d’eau qui errent librement dans un vaste territoire trop plat pour aiguiller un flot. Il en résulte un système de ruisseaux, lacs d’eau douce et marécages, baptisé Channel Country, qui occupe tout l’Est des déserts. Parfois le débit de ces cours d’eau est suffisamment puissant pour briser les dunes qui se forment inlassablement autour du Lake Eyre et s’y déverser. Mais le flot est loin d’être suffisant pour voir le lac se remplir.

A vrai dire, jusqu’à la moitié du 20e siècle, tout le monde croyait le lac perpétuellement à sec. Même Madigan, un géographe australien qui l’observa pendant plus de 30 ans, s’y mépris. Pourtant, si quelques locaux affirmaient durant tout ce temps avoir vu de l’eau dans le lac (mais personne ne les croyait !), il fallut attendre la « petite » crue de 1949 où toutes les rivières du Channel Country s’y déversèrent pour que l’on commence à étudier de plus près le mystère de cette étendue de sel.

En réalité, les crues exceptionnelles sont très rares, mais quand elles arrivent, l’eau déverse un tel débit qu’il suffit à remplir Lake Eyre North et parfois même Lake Eyre South et ce pour quelques années (depuis 1949, la dernière crue conséquente eu lieu en 74-78). A chaque fois le lac accueille ces crues avec une explosion de vie qu’on ne peut imaginer. Des milliers d’oiseaux migrateurs viennent se nourrir des crustacés qui éclosent ici et se reproduisent sur ses berges (la banded stilt ne se reproduit d’ailleurs en aucune autre circonstance, rendant la pérennité de l’espèce incroyablement fragile). L’eau peut monter suffisamment haut pour que plusieurs mètres sous la surface elle offre une source d’eau douce improbable au milieu de cette immensité désertique et qui peut survivre parfois de longues années sous le soleil ardent qui évapore toute humidité ici à raison de 3500mm par an...

Pour contourner le Lake Eyre et venir jusque là, il nous a notamment fallu traverser ce fameux Channel Country et franchir la Cooper Creek réputée pour son imprévisibilité. La piste empruntée, qui sillonne ces plaines entre le lac Eyre et les lacs Congies (oasis d’eau douce permanente au milieu de ce désert), porte le nom de Birdsville Track. On comprend un peu mieux pourquoi les australiens, dans leur collection de superlatifs, se plaisent à la considérer comme « the most hazardous track in the world ». Rien que ça. Parce qu’en réalité, en pleine période sèche où nous étions, si on trouvait ça et là quelques étangs, tous les cours d’eau étaient à sec et le seul danger qu’on eu à redouter fut les multiples crevaisons…

 

Je pourrais rester des heures à contempler l’infinie blancheur du Lake Eyre mais le soleil est couché depuis longtemps déjà et le froid commence à descendre lentement depuis les dunes qui m’entourent. La nuit promet d’être fraîche en cet endroit, tout comme le serait les abords d’un cours d’eau. Situé à -15 mètres en dessous du niveau de la mer d’après l’altimètre de notre Landcruiser, le lac Eyre semble bien, en définitive, l’immense vestige d’une ancienne mer intérieure (non non ce pauvre Sturt n’était pas fou) qui se trouvait occuper une partie du centre du pays, en des temps géologiques bien reculés.

J’ai rejoint la tente pour commencer à préparer quelque chose à manger avant que le froid ne soit trop contraignant. Finalement, le temps n’est pas si rude derrière les dunes et serait même presqu’agréable sans le souffle continu de ce vent des plaines qui, s’il varie en intensité à la tombée du jour pour notre grand soulagement, semble ne jamais vraiment prendre de repos. Il faudra probablement faire avec le clac-clac continuel de la tente sur l’armature cette nuit, mais nous serons au moins un peu à l’abri.

Sketches 5(1) copy.png

En dehors de la Birdsville track, notre boucle à travers le cœur du désert empruntait une autre série de pistes bien connues dans la mythologie du pays. Bien souvent d’ailleurs seules routes à notre disposition à travers ces étendues qui paraissent parfois aussi sauvages qu’à leur découverte, il est des journées où l’on n’y croise que très peu de véhicules, deux-trois peut être. Pourtant en empruntant chacune de ces routes l’une après l’autre, nous marchions dans les pas de nombre d’autres voyageurs avant nous, pionniers ou aborigènes, qui ont façonné ces chemins au risque de leurs vies, parfois après de nombreuses années de tentatives.

Nous avions notamment dû longer à plusieurs reprises l’ancienne ligne de chemin de fer du Ghan, qui reliait Darwin à Adelaïde. D’Alice Springs nous avions d’abord emprunté la portion jusqu’à Finke, piste affreusement sableuse et corruguée, qui se fraie un chemin en ligne droite à travers un paysage magnifique de dunes de sable habillées d’un manteau de desert oaks, de superbes pins du désert aux épines qui plongent vers le sol comme un saule pleureur, manteau vert et jaune sur le sable rouge que seules arrêtent quelques mésas à l’horizon. Dans les années 80 la ligne du Ghan fut détournée de plusieurs centaines de kilomètres vers l’ouest pour s’approcher du tracé de la seule et unique autoroute qui traverse le centre, la Stuart Highway (celle-là même empruntée dans notre texte « La grande traversée »), laissant les quelques rares localités mentionnées sur les cartes tomber en désuétude.

Après Maree, qui nous est pratiquement apparue comme une ville fantôme, il nous a fallu emprunter une piste du nom de Oodnadatta Track, censée relier Maree à Alice Springs via le village d’Oodnadatta. La route semble contourner le Lake Eyre avant de s’incurver vers l’ouest, s’éloignant étonnamment de sa destination. Lorsque l’on compare notre bonne vieille carte routière avec une ancienne carte reprenant le chemin du premier explorateur blanc ayant réussi à traverser le centre rouge, John McDouall Stuart, probablement l’explorateur australien le plus connu grâce à cet exploit (et devenu quasi héros national), on s’aperçoit que les trois parcours, piste actuelle, tracé du train et trajet du pionnier, empruntent, en cet endroit, le même chemin.

 

En réalité le « passage » trouvé, cette étonnante courbe sur la carte, était une très ancienne route de commerce que les aborigènes empruntaient depuis des millénaires pour troquer de l’ochre et du tabac natif. Cette route commerciale contourne le Lake Eyre par le Sud en un vaste coude qui oblique vers l’ouest avant de remonter vers le Nord. En ces terres, la plupart de ces trajectoires ne vont jamais au plus court, elles sillonnent mystérieusement ces déserts en donnant l’impression, sur la carte en tout cas, de contourner des barrières naturelles difficiles à franchir. Or, dans un pays aussi aride mais dénué de relief que l’outback australien (et encore il existe quelques chaînes de montagnes), c’est la présence d’eau qui détermine la trajectoire à emprunter. Car il n’existe qu’un seul chemin possible si l’on ne veut pas finir ses jours mort de soif. Ces chemins, les aborigènes se les transmettaient de générations en générations, se racontant notamment la cartographie du terrain sous forme de cycles de chansons, qui apprises par cœur, pouvaient sauver une âme égarée en ces lieux (la plus connue est la chanson qui permettait de traverser l’énorme désert de Simpson, Thutirla Pula).

 

Ce « passage » que nous avons emprunté était donc pendant longtemps la seule route envisageable car elle suit un important réseau de sources d’eau permanent : des sources du bassin artésien. Le bassin artésien est une sorte de nappe phréatique, absolument gigantesque puisqu’elle occupe 1/3 de la surface du continent, qui s’étend de la moitié centre du pays au Great Dividing Range tout à l’Est. C’est dans cette extrémité orientale que le bassin se remplit, à l’aide des pluies qui se déversent le long des versants montagneux de la côte, avant de circuler très en profondeur dans une sorte de conduit géologique pour ressortir à la surface terrestre au niveau des grandes plaines désertiques du centre. Il en résulte qu’un nombre assez conséquent de sources d’eau très chargées en minéraux et bien souvent très chaudes (constaté d’après la vapeur qui se dégage de certaines sources) parsèment la région. Le long de ce parcours à travers le désert, aussi étonnant que cela puisse paraître, on a donc même eu les possibilités, assez variées, de se baigner dans un étang à 28 degrés, profiter d’un « spa » d’eau artésienne on ne peut plus rustique dans un ancien réservoir en plastique découpé que l’on remplit comme un grand bain ou encore pu admirer d’étonnants monts formés par le calcaire déposé durant des milliers d’années d’érosion par l’eau d’une source bouillonnante...

Ce bassin artésien met quelques milliers d’années à se remplir et la même goutte d’eau qui s’infiltre au niveau de la côte Est mettra des millions d’années à parcourir la nappe avant de sortir par l’une de ses sources. Mais ça, il faudra quelques décennies aux colons australiens pour le comprendre. Car très vite, les pionniers ont su tirer profit de l’existence de ce bassin et ont commencé à creuser une quantité très importante de puits à l’Est des sources pour alimenter les gigantesques fermes d’élevages qui s’installaient dans la région, provoquant une sorte de court-circuit dans un système pourtant bien régulé. En moins de 20 ans un grand nombre de sources permanentes connues par les aborigènes depuis des millénaires ce sont taries et il a fallu une cinquantaine d’années de plus avant de mettre en œuvre un programme visant à « fermer » ou remplacer par des pompes tous ces anciens bores qui coulaient à flots ininterrompus depuis un demi siècle...

Demain nous prendrons la route pour la dernière grande étape de ce parcours, celle qui nous verra aussi quitter définitivement la piste pour retrouver le bitume. Après 2500km dans la poussière, un pneu crevé et deux autres réparés, il est temps de rejoindre la plus grande ville de la région, Coober Pedy et ses 1800 habitants.

 

Coober Pedy, comme j’ai hâte de retrouver cette ville que l’on a déjà traversé ! Il y a de cela presqu’un an (je frémis en y repensant...), on n’avait qu’à peine survolé ses quartiers, mais réussi à capturer malgré tout un peu de son âme si cinématographique et c’est probablement cela qui nous a poussé à y faire un nouveau passage. Ce sera la seule et unique ville d’Australie pour laquelle cette envie aura été aussi forte. Et d’ailleurs, en bon explorateurs que nous sommes, une autre raison pragmatique de ce « détour » est qu’il nous faut envisager de recharger en eau nos multiples réservoirs, chose qu’il semble possible de faire dans une ville de la taille de Coober Pedy malgré son extrême restriction en précieux liquide, et moyennant quelques dollars. Somme toute, si les temps ont changé, il semblerait que l’eau continue quelque peu de guider notre chemin.

 

Quoi qu’il en soit, j’ai hâte de revoir Coober Pedy, ses « jardins » de gravats accumulés en plein centre, ses maisons souterraines creusées à la mains par les mineurs eux-mêmes (les dugouts), les églises et cafés souterrains qui permettent de profiter de températures agréables quand la rue est laissée au soleil torride et à la poussière soulevée par les vents qui balaient les milliers de trous environnants, le paysage post-apocalyptique de ses plaines lunaires jonchées de pierres à moitié opalisées qui l’entoure, ... Coober Pedy, ville constamment à sec où l’eau est plus réglementée que partout ailleurs dans l’outback, est une inépuisable source d’inspiration.

 

Nous paraîtra-t-elle inchangée, immuable cité surdimensionnée au milieu du désert, ou nous fera-t-elle l’effet d’un boom touristique comme celui qu’on a pris de face en retrouvant la ville d’Alice Springs un an plus tard ? Si étrange que ce voyage nous donne à voir des lieux par deux reprises, à chaque fois empreints de la nostalgie de vivre ces moments pour la dernière fois…  L’an dernier notre « Grande Traversée », en passant par Coober Pedy, achevait les quatre mois de périple continu à travers le Queensland et le Nord du pays. Un an a passé et nous sommes toujours là. Que se passe-t-il dans notre vrai chez nous, de l’autre côté du monde? On voudrait parfois que le temps se soit arrêté à notre départ. Dans l’outback, il ne tourne certainement pas à la même vitesse, mais une chose est sûre, avant que l’on ne revienne, il aura filé comme jamais.

Bientôt tous nos albums sur le désert... pour plus de photos

© 2017 par Bertrand Faucounau et Anastasia Durand

bottom of page