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Arnhem Land

« Ce qui nous attend mon petit gars, c’est une surface en tôle ondulée. On a deux possibilités : aller très lentement, ou très vite pour éviter les vibrations. Surtout ne pas freiner, alors tu fonces. Ecoute le moteur ! Tu te colles cette petite musique dans l’oreille et tu t’y tiens ! »

La voiture tremble de plus en plus sous les secousses de la route. Une nouvelle vis de l’habitacle lâche. Rien de bien grave, juste le coté d’une ouverture de ventilation. Les vibrations dues à la route en forme de tôle ondulée, et les crevasses formées lors de la dernière saison des pluies mettent le 4x4 à rude épreuve. La crainte de crever une nouvelle fois ne nous quitte pas vraiment non plus. On avance la plupart du temps à 30km/h, jamais au dessus de 60. Cela fait quelques kilomètres que l’on a passé le Mainoru Store, où l’on nous avait bien prévenus d’être prudents sur la suite de la route. On n’a pas encore fait la moitié des 700 kilomètres de piste jusqu’à la pointe de Gove et l’on se demande si deux jours seront suffisants pour faire le trajet.

 

Puis la route s’améliore un peu. On peut rouler un peu plus vite, mais en restant prudents quant aux nids de poules et zones de corrugations inopinées, autant de risques de perdre l’adhérence et le contrôle. On pourrait bien sûr rouler bien plus vite et éviter les vibrations, tel Yves Montand dans Le Salaire de la peur, mais les chances de finir dans le décor sont alors bien plus grandes, aussi on préfère prendre l’autre option : aller très lentement. Au moins, on n’a pas l’urgence d’un puits de pétrole en feu à éteindre.

 

A la nuit tombée, on trouve un dégagement en bord de route pour installer le campement. Seuls au milieu du bush, on ne risque pas de gêner grand monde, ni d’être dérangés. Depuis ce matin nous n’avons croisé que deux road trains filant le long de la route vers Katherine. C’est une zone assez plate, en escaliers, en bord de rivière. En saison humide l’eau doit monter de plusieurs mètres pour atteindre notre niveau. Quelques os de vache charriés lors de la dernière inondation en attestent. Mais nous sommes au cœur de la saison sèche, la terre est bien dure, et j’aperçois un scorpion se glisser dans une fissure du sol. Je me rassure en me disant qu’il s’y plaira plus que dans notre tente où il lui faudrait encore escalader la voiture.

Avant d’arriver à la pointe de Gove, nous faisons quelques détours pour rejoindre des villages aborigènes, y visiter leurs centres d’art et en profiter pour faire une halte déjeuner. Le contraste dans ces villages avec l’Australie que nous avons connue jusqu’à présent est frappant. Peu de monde dans les rues, des maisons vétustes. Dans chaque jardin, une ou deux carcasses de voitures servant de pièces détachées pour celle qui tourne encore. Ici, pas de fermes, pas d’usines, pas d’emplois. Et vu l’état des routes, les simples voitures que peuvent s’offrir les aborigènes sont certainement mises à rude épreuve. On refait le plein d’essence et achète quelques fruits au magasin local, lieu de vie et de rencontre. Evidemment tout y est hors de prix, et on se dit qu’il doit vraiment être bien compliqué pour ces populations de survivre autrement qu’avec les aides du gouvernement.

 

Assis à une table de piquenique pour déjeuner, un groupe d’enfants vient nous voir. C’est un déluge de questions, de sourires, de compétitions pour dire quel est son nom. Puis la tempête s’envole aussi vite qu’elle est arrivée, emportant avec elle un petit paquet de gâteaux que nous avions commencé à partager. Quelques minutes après une voiture de police passe. Le policier, un blanc évidemment, probablement surpris par notre présence ici, veut s’assurer qu’on a fait les choses dans les règles et nous demande notre permis. Pour se rendre en territoire aborigène il nous avait fallu demander un permis, et respecter ainsi un usage traditionnel, une manière pour les communautés de récupérer un contrôle sur leurs terres. Alors qu’on cherche encore le papier, le policier s’acquitte de notre bonne foi et repart aussi sec. C’est à se demander si ces permis contrôlés par une police blanche permettent réellement aux aborigènes de se réapproprier leur terre, et si ceci ne contribue pas encore plus à la mise à l'écart de ces populations du reste du pays.

Nous arrivons enfin à Nhulumbuy, terminus de cette interminable piste à travers la péninsule. En étudiant la carte, nous n’avions que le nom pour rêver de cette localité, et on peut comprendre notre surprise en pénétrant dans une ville australienne tout à fait classique, avec ses routes goudronnées, ses maisons bien entretenues et ses 4x4 rutilants. Presque plus la moindre trace d’aborigènes. On prend alors réellement conscience de cette fissure entre les populations australiennes. Car à la sortie de la ville se trouve la mine de beauxite qui fourni le travail à la population locale. Sur les 300 employés seuls 15 sont issus des « communautés », apprendra-t-on plus tard. Un progrès selon les représentants de la mine car sa création, dans les années 50, ne se fit pas en douceur, et amena à un mouvement de protestation des aborigènes qui se propagea aux autres régions d’Australie, réclamant plus de contrôle sur leur propres terres.

 

Si on avait l’impression, depuis quelques jours, d’être dans un pays étranger - d’ailleurs les blancs que l’on croise dans cette péninsule parlent des aborigènes comme des « locaux » - la cohabitation semble ici tout de même plus chaleureuse que ce qu’on avait pu entendre dire des « black fellahs » dans les états auparavant traversés : fainéants, profiteur des aides sociales, sniffeurs d’essence, alcooliques et voleurs. Pour s’occuper sur la route, on avait pris le journal communautaire du Territoire du Nord. L’occasion d’y apprendre que 25% de la population aborigène est en prison. Alors en constatant cette mise à l’écart, on ne peut que ressentir de l’injustice, mais on comprend également que cet isolement est aussi une tenue à l’écart de la société blanche et de ses démons. S’il faut un permis pour venir, il est également interdit d’amener de l’alcool, et l’essence que l’on trouve est libre de toute vapeurs.

 

Nous installons le camp à Macassan Beach. La plage fut le lieu de rencontre entre les aborigènes et les marins de Sulawesi venant pêcher le concombre de mer abondant dans la région. Quelques alignements de pierres symboliques et les tamariniers attestent aujourd’hui des échanges commerciaux et culturels ayant eu lieu entre ces deux peuples, bien avant l’arrivée des européens qui y mirent fin. La chaleur est étouffante, et malgré le risque de crocodiles et de méduses, et encouragés par le groupe d’Australiens nous ayant précédé, on court se jeter dans les vagues pour se rafraichir. L’eau est cristalline, et on se rassure tant bien que mal en se disant qu’on verra venir les croco de loin... On engage la discussion avec d’autres campeurs, ici le contact est facile, nous sommes les seuls touristes à avoir affronté la route. Au retour de la pêche au harpon dans les coraux, nos voisins nous offrent une truite de corail.

Un à un les poings se sont levés, les mains se sont jointes, et une fine pluie s’est mise à tomber. Sous les chantonnements de Geoffrey Gurrumul Yunupingu diffusées par la sono (« United we stand ») le rassemblement a pris, en cette atmosphère de fin de dimanche après-midi un ton particulier.  Les danses traditionnelles du Bungul ont laissé place à l’hommage pour une ancienne décédé cette année. Et dans cette fine brise fraîche qui se lève, chassant la chaleur étouffante du soleil d’après midi, la force communautaire de cette population laissée tant à l’écart s’impose à nous. Il fallait bien venir jusqu’ici, à Garma, au bout de la Terre d’Arnhem, pour en saisir toute la richesse.

 

Garma, c’est un rassemblement traditionnel annuel de toutes les populations aborigènes d’Arnhem Land, les Yolngu. Les blancs y sont conviés en tant que spectateurs respectueux. Le prix des billets est extrêmement cher, et on était bien désolé de ne pouvoir y aller, aussi quel ne fut pas notre plaisir d’apprendre en arrivant à Nhulumbuy qu’un jour était ouvert à tous et que nous pouvions entrer. Sur la forme cela ressemble à un festival comme les autres, avec son alignement de stands d’associations locales, et de sponsors. Mais le réel sens est le rassemblement traditionnel. Au centre du terrain une scène de concert, devancée d’un grand cercle de sable entouré de mâts portant des drapeaux de couleurs noir, bleu, jaune ou rouge. Quelques paillotes forment un cercle plus grand encore, autour d’une pelouse brulée par le soleil. S’y installent quelques ateliers d’art traditionnel : confection de nattes, dili-bags, yidakis (didgeridoo), piques, peintures… On y assiste, ou participe, à condition de respecter une forme de silence et d’observation avant tout questionnement. Un peu plus loin, une galerie artistique en plein air, où les centres d’art de la région exposent quelques œuvres d’artistes locaux.

 

A trois heures, c’est le début du Bungul. Le rassemblement à proprement parler. Chaque tribu, de chaque village est appelée par le maitre de cérémonie à venir sur la piste de sable pour interpréter sa danse. Les anciens se mettent au devant de la scène pour chanter accompagnant de deux bâtonnets rituels en bois un joueur de yidaki, tandis que les danseurs de tous âges exécutent plusieurs enchainements de danse. Chaque groupe présentent aux autres, par le chant et les pas de danse, le dreaming ou le mythe fondateur qui forme leur identité propre. Les femmes, en retrait, font mine de planter des petits digging sticks dans le sable. En rejouant le geste mythique des ancêtres parcourant le pays, donnant forme au paysage, et naissance aux trous d’eau, c’est une rivalité de vigueur et de durée qui s’installe entre les tribus, tout autant que de parures et de peintures de corps.

 

Puis, à la nuit tombée le Bungul prend fin, et c’est l’heure du dîner collectif, une grande cantine où sont distribués, en portions très généreuses, des plats à chacun. Alors que l’on fait la queue, blancs et noirs mélangés, nous discutons peintures de visage avec quelques jeunes filles aborigènes, pas peu fières de leur blason : les feuilles de Yam (une racine comestible proche de la patate douce et base essentielle de leur nourriture traditionnelle).

Chargés de toutes ces émotions vécues, nous reprenons la route le soir même pour traverser dans l’autre sens la péninsule. Le lendemain, on s’arrête pour déjeuner sur un bord de rivière aménagé d’une table en béton. Une petite famille aborigène arrive peu après. Les enfants courent à la rivière et tandis que la mère et la plus petite fille creusent le sol à l’aide d’une petite dague à la recherche de vers, les garçons sortent un simple fil à pêche qu’ils préparent avec un crochet et l’un des asticots fraichement déterrés. Aussi rudimentaire soit l’équipement, ils enchaînent les prises et bientôt la bassine se remplit de petits poissons. On sort nos fils de pêches nous aussi mais malgré leurs conseils, impossible d’en attraper un seul... Les parents discutent un peu avec quelques mots d’anglais, mais restent peu bavards. La veille, ils étaient à Garma eux aussi, et même s’ils viennent de la région, vu l’incroyable isolement des villages répartis sur la côte, il leur faut bien aussi quelques jours de voyage.

 

En reprenant la route, « United we stand » en boucle dans nos têtes, on se rend compte qu’on a vécu un rare moyen de prendre conscience de ce que l’Australie a de plus riche en terme de culture et d’histoire, et on quitte la terre d’Arnhem avec le souvenir merveilleux de ce moment particulier.

Gurrumul History (I was born blind) - Geoffrey Gurrumul Yunupingu
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© 2017 par Bertrand Faucounau et Anastasia Durand

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