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Journal d'une grande traversée

Mercredi 23 août – Jour 1

 

On s'est levés à 6h30 pour reprendre les habitudes qui rythment notre train de vie depuis 4 mois qu’on est sur la route et qu’on avait un peu délaissées depuis quelques jours. Après un petit déjeuner sans traîner et un remballage plus qu'efficace, on a dit au revoir à Kakadu. Les vacances sont finies, on a accepté du travail dans une laiterie pour quelques mois. Seul petit problème: la ferme est à Pyramid Hill, dans le Victoria, soit à 3 300 kilomètres de là où on se trouve actuellement. Une certaine Meg nous attend dans une semaine. C'est parti pour la grande traversée Nord-Sud de l'Australie en voiture!

Pour faire le plein de nourriture et d'essence pour le voyage, on fait étape à Katherine. On a déjà eu l'occasion de passer par cette ville, véritable carrefour du Northern Territory. Bien que d’une superficie grande comme la France, l’état n’est traversé que par deux routes majeures (les seules bitumées) : la Victoria Highway qui relie le Territoire du Nord à l’Australie Occidentale et la Stuart Highway, mythique autoroute de 3 000km qui relie Darwin à Adélaïde. C’est à Katherine que se croisent ces deux autoroutes, une modeste bourgade de 6 000 habitants qui est aussi devenue la 3e ville d’importance du territoire. Il faut dire que malgré sa superficie, l’Etat ne compte que 250 000 habitants, majoritairement installés à Darwin.

Garés à l'ombre sur l'une des aires de pique-nique aride et sans intérêt comme la majorité des jardins de Katherine, on en profite pour vidanger la voiture et faire quelques menues réparations avant le long trajet qui nous attend. Il est 15h30 et nous quittons enfin la ville en direction du Sud. L'objectif de ce soir, ainsi que de tous les soirs qui suivront, est de rouler jusqu'à la tombée du jour.

Vers 17h50, on passe Mataranka et on décide de monter le camp sur l'aire de repos suivante, Warloch Rest Area. Un parking en terre battue peuplé d'une dizaine de caravanes de grey nomads nous attendait. La nuit tombe peu après notre installation. On arrange quelques cailloux en cercle et allume un feu avec le bois trouvé autour. On brûle beaucoup d'écorces pour faire de la fumée et éloigner les moustiques. Même quelques heures après le coucher du soleil, la chaleur est encore étouffante.

Kilomètres parcourus: 324

Jeudi 24 août – Jour 2

 

En rangeant nos coussins avant de partir, j'ai cassé le miroir, fixé à l'arrière de la voiture et qui servait à notre petite installation « salle de bain ». "C'est pas bon signe" me dit le grey nomad en route vers le Nord avec qui on échange quelques mots. Néanmoins c'est son compagnon de route, un australien au look fortement British avec une petite moustache, un accent étonnamment clair et quelques manières, qui semble le plus embêté. Une suspension de sa caravane a lâché, il va devoir rouler lentement et ralentir tout le convoi. Tandis qu'on finit de ranger, je note leurs plaques d’immatriculation du Victoria qui se targue du slogan « The Education State ». Ils sont nombreux sur cette route et jusqu'à présents les gens du Victoria que nous avons rencontrés (essentiellement ces voyageurs isolés dans le Far North ou l'Outback) étaient de loin les plus sympathiques et avaient tous cet accent qui tient davantage de l'anglais européen que de l'accent australien queenslandais.

On roule jusqu'à un petit pub de l'Outback pour faire une pause café. Perdu au milieu de rien, le lieu se prétend le plus vieux pub du Northern Territory. Les Australiens ont une passion pour les superlatifs, aussi on est maintenant souvent méfiants face à leurs emplois. Néanmoins, la décoration du lieu est une improbable accumulation de plaques d'immatriculations, soutiens gorges, diverses sculptures en métaux recyclés et même le dernier manuel d'utilisation de la Google Car, dédicacé. S'ajoute à cela un amoncellement de billets, épinglés sur le bar et les poutres de la charpente pour perpétuer une tradition de l'Outback qui voulait que chaque client de passage ici laissât un billet de plus avec son nom afin de pouvoir se garantir une bière à son retour. Je m'imagine bien comment ces pubs reculés devaient être rythmés par les allers et retours des maigres clients de passage...

La route est droite, monotone et traverse des étendues de bush aride. Heureusement, on a le soleil dans le dos, et ce jusqu'au bout. Le pare-brise n'a pas aimé les températures des derniers jours et l'impact que l’on a pris sur la piste de Gove s'est encore agrandi de quelques centimètres. Il est maintenant dans notre champ de vision quand on est au volant.

On fait halte à "Attack Creek". C'est ici que la 4e tentative de Stuart de rallier le Nord par le Sud a échoué. L'expédition s'est faite massacrer par les Warrumurru qui ont pris la colonne de l’expédition pour un serpent géant et cru qu’un clan ennemi leur envoyait une malédiction. On raconte que c'est ici aussi que s'est arrêtée la toute première caravane de bétail en route vers le Nord (il faut imaginer 700 moutons, 300 chevaux, 25 chiens, 12 mois de provisions et j'en passe...). Le chef de l'expédition, guidé uniquement par le journal de bord de Stuart (qui entre temps avait fini par réussir sa traversée), a trouvé la mort ici aussi, tué par un aborigène Warrumurru.

Alors que nous essayons de faire ce même chemin en sens inverse, en à peine une semaine, je m'efforce d'imaginer ce que pouvait représenter cette traversée à une époque où il n'y avait ni route ni directions, quand les seuls humains que l'on pouvait croiser étaient potentiellement des ennemis. Je ne m'attendais pas à découvrir une part similaire aux mythes qui fondent la conquête de l'Ouest américaine. Pourtant il semblerait que traverser le désert pour rejoindre le Nord indompté fasse partie du mythe australien.

À 100km de Tenant Creek, on s'arrête au Devil's Marbles pour passer la nuit. Au soleil couchant, d’énormes rochers rougeoient au milieu d'une plaine d'herbe grasse et jaune. Nous sommes sans doute à la meilleure heure pour admirer cet étonnant paysage. On s'installe sur un bout de terrain de camping en libre-service, de type parc national. L'endroit est bondé. En traversant des étendues de l’Outback sur une petite route peu fréquentée, certes bitumée sur les deux sens, mais qui n’a de l’autoroute que le nom, on ne s’était pas attendus à retrouver tous les usagers de la journée au même camping… Pourtant, en y réfléchissant, Devil’s Marble, parc microscopique classé au patrimoine national auquel on accède par une bretelle depuis l’autoroute, est probablement le meilleur endroit pour décider de passer la nuit entre deux longues journées de voyage.

Au fur et à mesure que la température descend, le vent se lève. On se demande si on ne devrait pas sortir les duvets pour la nuit. En descendant aussi vite du Nord au Sud, on ne sait jamais comment sera la nuit suivante. Au milieu de la soirée, on découvre qu'on n’a plus d'eau dans le réservoir. On était censés tenir jusqu'à Alice Spring donc on n'avait pas rechargé, ni à Tenant Creek ni en partant de Katherine. On finit la vaisselle au bicarbonate avec quelques difficultés et on décide de garder le seul litre qu'il nous reste pour demain matin...

Kilomètres parcourus: 620 (cumulé 944)

Vendredi 25 août – Jour 3

 

Au matin, on économise encore un peu ce qu'il reste d'eau (peut être 20cl...) en misant sur le fait qu'on pourra demander de l'eau à une roadhouse un peu plus loin. Comme tous les hôtels ici, la roadhouse est toute seule au milieu de rien, isolée de la précédente à 100km au Nord ou de la suivante à 500km au Sud. Donc sur place, il y a tout : toilettes, pétrole, restaurant, alcool et même wifi. Tandis qu'un groupe d'aborigènes faisaient la queue pour acheter alcool et cigarettes, j'ai pu remplir un petit conteneur de 10L ce qui devrait être suffisant pour tenir jusqu'à Alice Spring.

On roule toujours vers le Sud et le paysage a bien changé. À notre droite, le désert, une très vaste étendue plate jusqu'à perte de vue, parfois légèrement vallonnée mais toujours cette terre rouge sur laquelle pousse des touffes éparses d’herbes porcupines qui ajoutent une touche jaune-vert à cette immensité. Quelques buissons raz pris dans le vent. Sur la route, une antenne et un téléphone satellitaire de secours de temps en temps, peut être tous les 50km. Sinon rien, très peu de passants et pas de réseau évidemment. Juste nous et cette immensité.

À 150km d'Alice Spring, pause repas sur une aire de pique nique envahie par les mouches. La route jusqu’à Alice est terriblement plate et se troue à l'horizon. Sous la chaleur, le bleu du ciel se reflète à perte de vue sur les derniers kilomètres de bitume. Les gens ici roulent avec leurs phares allumés en plein jour pour tromper le mirage. Au volant, difficile de tenir la direction: la voiture est haute et offre plus de prise au vent qu'à l'ordinaire dans cette région balayée par les courants d'air qu’aucun arbre n’arrête.

15h30 - on arrive à Alice Spring, agglomération de 26 000 habitants, entourée de montagnes arides offrant un certain charme qui n'a rien à envier à la bonne majorité des villes de l'Outback que nous avons traversé. Le council possède un dispositif de douches municipales pour 5$. Un peu cher comparé au prix moyen de la douche déjà rencontré mais on ne lésine pas : depuis Kakadu, on s'était seulement lavés la veille de notre départ sur l'eau du réservoir, expérience qu'on n'a plus vraiment envie de renouveler après la pénurie de ce matin et avant la traversée du désert. Néanmoins les douches sont chaudes et propres et c'est un plaisir. Je ne me souviens pas de quand date la dernière douche chaude qu'on a pris et si pendant la traversée du Top End, la douche froide était amplement suffisante, il n'en est pas de même maintenant que les nuits sont plus fraiches!

Après quelques courses, un plein d'essence et un remplissage du réservoir d'eau, il est 18h quand on quitte la ville, un peu à regret même si on y reviendra puisque c'est un passage obligé pour aller à Uluru. Comme le campement repéré est trop loin et qu'il est tard, on décide de rouler jusqu'à la nuit tombée et de se poser sur une aire de repos en chemin. Le coucher du soleil sur les Mac Donnell Ranges à notre droite en roulant est inoubliable. Difficile d'en profiter plus, il faut avancer avant que ça ne devienne trop dangereux de rouler.

Après avoir dépassé une petite aire entièrement privatisée par un convoi de cinq caravanes de grey nomads, on décide de bifurquer en direction d'un trou d'eau sur une route dite touristique 4WD only. La piste remue un peu et je n'aime pas faire ça de nuit. En haut de la côte, on découvre qu'on n'est pas les seuls à avoir fait ce choix. Quand on s'écarte peu de la route à la nuit tombée, on retrouve vite tous les voyageurs qui font le même parcours que nous.

19h30 - nous voilà à monter le camp dans le lit d'une rivière asséchée dont le sol est jonché de galets plutôt que de sable ce qui, au fond, est une bonne nouvelle qui nous épargnera de rajouter encore un peu de poussière dans la voiture. Comme à l'ordinaire, on monte la tente et installe le camp pour cuisiner, ce qu'on est maintenant capables de faire en 15min dans le noir. Là aussi, comme hier soir, peu d'animaux nocturnes participent au festin, à peine un papillon de nuit. On est loin du zoo que devenait rapidement notre campement à Kakadu et les autres régions subtropicales humides que l'on aura traversées : armée de moustiques voraces, invasion de fourmis volantes, nombreux papillons de nuit perdus jusque dans les entrailles de la voiture (certains, on ne sait même pas comment ils sont arrivées là...), le locataire scorpion dans la tente, feu la chenille qui avait eu la mauvaise idée d'établir son cocon sur l'accroche du roof-rack et même un rat-kangourou qui a fait quelques nuits mémorables dans l'habitacle en compagnie de notre co-voitureur du moment.

Kilomètres parcourus: 442 (cumulé 1 386)

Samedi 26 août – Jour 4

 

Quand on a voulu reprendre la route ce matin, la voiture a fait un bruit de craquement aigu et continu après avoir enclenché le contact. À la troisième tentative de démarrage, le bruit s'est éteint au bout de 5 secondes. On n'était qu'à 50 kilomètres au Sud d'Alice Spring mais après réflexion, on a pris le pari d'aviser ce qu'il en serait dans 2-3 jours, au moins le temps de traverser le désert et rejoindre Port Augusta, soit faire confiance à la voiture pour les 1100 prochains kilomètres. Quoi qu’il en soit, depuis que le moteur tourne, aucun nouveau bruit suspect ne nous a alerté.

Après 22 kilomètres de piste de 4x4 pour le moins difficile (alternance de tôle ondulée et de bancs de sable secs avec des traces de pneus en tous sens), on est parvenus à Rainbow Valley, un petit crochet en chemin, où on avait espéré dormir hier. Encore un paysage enchanteur aux airs de Monument Valley : un petit lac asséché blanc s'étend au pied de monts rocheux en quartz et fer rouge à moitié écroulés. Après une pause déjeuner auprès d'une zone façonnée par les crevasses d'une chute de météorite, on est repartis pour une longue route vers le Sud.

Le paysage ressemble de plus en plus aux photos que l'on voit de l'Outback mythique : sable rouge, buissons raz, touffes de spinifiex jaunes fluos qui entourent un cœur de plante mort noir et bleu. On décide d’avancer au mieux pour se donner le temps de visiter la ville de Cooper Pedy et ses environs demain.

On a monté le camp sur une rest area très grande où on était bien peu nombreux. Il semblerait que maintenant qu'on a dépassé Alice Spring et la zone touristique qui entoure la région d'Uluru, les voyageurs sont moins fréquents. Après le repas, on analyse la carte routière à la lueur de notre petite installation électrique pour déterminer quelle route prendre après Port Augusta pour rejoindre le Victoria. Nous n’y sommes pas encore, mais vu la fréquence des stations services, il est important de se référer à la carte régulièrement pour s’assurer qu’on ne dépasse pas la dernière option de réapprovisionnement.

Kilomètres parcourus: 515 (cumulé 1901)

Dimanche 27 août – Jour 5

 

Après ces étendues plates de paysages désertiques magnifiques (on longe la réserve aborigène de Pitjantjatjara), voilà que des buttes de terre aux tons pastels surgissent d’un sol criblé de trous, comme si une taupe géante était venue saccager ce jardin d’Éden. On approche de Coober Pedy, ville perdue au milieu du désert.

Ici, même l’aire de jeu pour enfants a une légère allure de fin du monde. Le vent souffle un air sec et froid que le soleil d’hiver réchauffe quelque peu et des petites tornades de poussière se forment ça et là. En plein centre, un point de vue surplombe la ville où les maisons côtoient les buttes de terres, où quelques personnes encore cherchent des opales. Peu de passants malgré les efforts du tourisme. Les habitants, quant à eux, semblent se résumer à leur voiture. Coober Pedy est sans conteste la ville de la voiture, on trouve même un drive in désolé en plein centre.

Tout autour de nous, des buttes de terre qui s’alignent comme des constructions pour constituer des rues entières, comme si cette petite agglomération n’était qu’un vaste chantier au milieu du désert. En réalité, chaque motte de terre cache une habitation avec ses cheminées qui sortent ça et là de la butte et des portes et fenêtres encastrées dans la terre, au même niveau que la rue, à l’image des maisons de Hobbits du Seigneur des Anneaux. Mais au lieu de l’atmosphère paradisiaque qui entourent les maisons de ces petits personnages de la Comté, ici les mottes de terre semblent des tas de gravats blancs-ocres stériles qui donnent à la ville cette étrange ambiance terne. Voilà qui est un comble pour la principale industrie d’opales d’Australie. En plein centre d’ailleurs, là où toute ville normalement constituée offrirait à ses habitants un petit square, on peut venir passer l’après-midi dans l’un des rares terrains vagues de gravats qui autorise la fouille d’opales en libre accès. On touche complètement à l’état d’esprit du lieu et de ses habitants.

S’ajoutent à l’attraction quelques églises souterraines, la visite d’une maison creusée à la main dans les années 60 par trois femmes, ainsi que des épaves, comme celle d’un vaisseau spatial, relique d’un tournage dans la ville dans les années 80. On ne se demande pas ce que le cinéma est venu chercher ici !

15h - Un peu plus au Nord, on fait un détour par une route qui traverse un parc naturel avec des vues sur les Breakaways. Ces buttes de terre multicolores (naturelles cette fois-ci !) épousent des formes étonnantes. La route sillonne entre les monts, alternant paysages grandioses et colorés avec paysages plats, lunaires et monochromes, où d’ailleurs court la Dog Fence, la plus longue barrière du monde (5000 et quelques kilomètres), construite à l’origine pour protéger les moutons des dingos, sur tout le sud de l’Australie…

18h - On quitte seulement l’atmosphère apocalyptique de cette région et l’idée est de rouler jusqu’à Glendambo, soit 230km, pour ne pas perdre trop le rythme. J’espère qu’on ne percutera pas un kangourou dans la nuit. Pour rester concentrés, on compte les kilomètres entre deux clôtures que traverse la route. 63km pour la dernière et on ne sait pas si cela correspond à la longueur ou à la largeur du terrain : les stations d’élevages sont belles et bien géantes ! On finit par se poser sur un gravel pit pour la nuit.

Kilomètres parcourus : 340 (Cumulés : 2241)

Lundi 28 août – Jour 6

 

Au démarrage ce matin, la voiture a encore fait ce bruit étrange. On n’a pas plus d’idée sur l’origine du problème mais il semblerait que cette traversée d’une traite nous pousse à fermer les yeux et parier. Pourvu que cela tienne jusqu’à Pyramid Hill...

10h - On fait une pause café à Woomera, bourgade entièrement contrôlée par l’Australian Defence Army mais dont l’accès est récemment ouvert au public. Nous voilà avec notre petit thermos de café dans un parc de graviers et de poussière en compagnie d’expositions d’avions, rockets, drones fusées et autres missiles appartenant à l’histoire de l’armée de cette partie de l’Océanie.

Sur la route, s’étire soudainement une gigantesque étendue brillante. On peinait à voir sans cligner des yeux avec le soleil à contre-jour mais on aurait dit que ce lac ne contenait pas d’eau. Un petit parking de rest area sur la gauche, on s’arrête pour aller voir de plus près le Lake Hart : une étendue de sel cristallisé si solide que l’on peut marcher dessus. Une voie de chemin de fer a priori très peu fréquentée longe la rive pour offrir aux voyageurs un panorama fascinant. Des piquets en bois appartenant à un ancien ponton pris dans le sel viennent casser l’éclat de ce paysage blanc comme neige. Cette étendue asséchée alterne craquelures sèches et gros cristaux brillants, et en marchant dessus l’eau s’échappe sous mon pied. Pourtant, la couche est très dense et extrêmement compacte comme de la glace et il a quand même fallu s’arracher un peu les doigts pour extirper quelques beaux morceaux en souvenir.

13h - On a repris la route. Le paysage qui se déroule est une terre désolée constituée uniquement de touffes rases. L’immensité, incroyablement plate, s’étend à perte de vue des deux côtés. A 60km de Port Augusta, on fait à nouveau halte pour déjeuner sur une aire de repos, préférant profiter encore un peu du paysage sauvage qui nous entoure avant d’aborder ce qui semble être, d’après la carte routière en tout cas, une région à forte concentration de routes comme on en n’avait pas vu depuis la côte Est. Une petite omelette cuit à feu doux sur notre réchaud, on admire ce paysage fascinant pour en garder à tout prix un tableau en mémoire. Le vent souffle fort sur la plaine aride et couche à peine les chenopods, ces arbustes bleus-gris qui poussent de façon éparse en se partageant les maigres ressources de cette gigantesque étendue. Comme toutes ici, ces plantes grasses ont une extraordinaire résistance aux climats désertiques et végètent jusque parfois 10 ans en attendant la prochaine pluie. En réalité, elles occupent une place dans le biome désertique qui est occupée sur d’autres continents par des espèces bien plus connues comme les cactus. Au loin quelques grands arbres aux allures de pins méditerranéens rompent avec l’immense platitude du paysage. Ces Myall, également typiquement australiens (n’oublions pas que plus de 80% de la flore et de la faune sont endémiques sur ce continent…), ont une résistance à la sécheresse tout aussi exemplaire que les chenopods. Certains de ces arbres ont plus de 1 000 ans mais ce n’est pas pour autant qu’ils ont l’allure de nos gros chênes européens. Ils végètent eux aussi la plupart de leur vie et ne grandissent qu’en période de pluie (où leur croissance doit être incroyablement rapide).

 

Plus j’en apprends sur ces paysages et plus je prends conscience de l’autarcie dans laquelle l’Australie a vécu depuis la séparation des continents. L’arrivée des Blancs il y a 300 ans l’a rattachée brutalement au reste du monde provoquant un cataclysme invisible qui pourtant menace plus que jamais son endémisme.

 

La Stuart Highway s’arrête à Port Augusta, ville bâtie à l’embouchure d’un fleuve qui plonge dans la Mer de Tasmanie, desservant une plaine qui semble pour le moins irriguée. Cette dernière s’étend jusqu’au pied des Flinders Ranges, une chaîne de montagnes arides qui traverse l’Australie du Sud et qu’il nous faudra franchir pour rejoindre le Victoria. Pour le moment, on longe la vallée, entre la mer de Tasmanie et ces montagnes brunes qui bouchent l’horizon sur notre gauche. Le paysage a bien changé et ressemble à ce que l’on s’imagine de l’Afghanistan avec toutefois des sommets moins élevés. Au pied des montagnes passe la ligne de Goyder qui délimite le territoire irrigué par au moins 250mm de pluie par an. La zone concernée n’est finalement que cette étroite vallée que nous traversons, en réalité seule zone de l’Etat où l’agriculture est possible. Plus l’on s’éloigne vers l’Est et plus on quitte cette région aride qui semble presque définir l’Australie du Sud toute entière.

16h30 - La chaîne de montagnes est devenue une rangée de collines verdoyantes. L’herbe a retrouvé ici sa couleur verte vive qu’on lui connaît et que l’on avait perdue depuis le Nord tropical. En levant les yeux, je m’aperçois qu’on a aussi retrouvé la compagnie des nuages qui se faisaient inexistants au Nord et au centre du pays.

17h30 - A peine une centaine de kilomètres et le paysage s’est métamorphosé : cultures de colza à perte de vue, élevages de moutons, éoliennes, collines verdoyantes et couverture téléphonique continue. Un indéniable sentiment de fin de vacances nous envahit à mesure que l’on traverse ces paysages aux airs familièrement européens. La lumière aussi a un peu changé, l’air est frais et on a perdu 1h d’ensoleillement par rapport au Nord. C’est peu pour la distance parcourue (grâce à l’équilibre jour/nuit notable quand on se rapproche de l’équateur) mais c’est suffisamment visible quand on a l’habitude de vivre en fonction du jour comme en camping. Les températures la nuit peuvent frôler le zéro et les gens gardent une polaire sur eux, même en journée. Il va faire froid ce soir, pourvu qu’on arrive assez tôt au camping pour ramasser du bois !

Kilomètres parcourus : 537 (Cumulés : 2778)

Mardi 29 août – Jour 7

 

Sweat à capuche, polaire, mitaines, chaussettes de ski… qui l’aurait cru qu’avec tout ça on aurait eu encore froid ?! Et dire qu’il y a 6 jours nous étions sous la chaleur tropicale, impossible de sortir sans chapeau. La condensation sort de nos bouches et après avoir fait la vaisselle, on a les mains qui piquent tellement qu’il faut venir se coller au feu immédiatement. On a dormi dans la voiture, on n’a pas forcément eu froid mais l’humidité est tombée dans la nuit et on a bien fait. En reprenant la route, on a mis le chauffage à fond.

Ce n’est pourtant pas sans regrets qu’on quitte ce petit campement monté à la nuit tombée hier dans un lieu dit appelé Worlds End qui a, contrairement à l’évocation de son nom, quelque chose d’attrayant. Une petite rivière bordée d’eucalyptus serpente au pied de grandes collines dénuées d’arbres dans une vallée étendue et sans civilisation. J’aime beaucoup ce paysage où les ruisseaux creusent des crevasses au milieu des collines créant des plis et rendant impossible l’exploitation agricole de ces terrains. Avec cette même soudaineté, on est passés hier soir d’une agriculture intensive à ces plaines vallonnées.

8h30 - Retour sur l’autoroute, la Goyder Highway, tiens donc. On a laissé ces majestueuses collines verdoyantes derrière et retrouvé assez rapidement un paysage aride avec des touffes de chenopod et d’immenses pâturages à moutons. Tout est gris-bleu ici, pas de terre rouge pour mettre un peu de contraste coloré, mais la rapidité des changements d’environnements fait qu’on ne s’ennuie pas.

A quelques dizaines de bornes après Renmark, on entre dans une zone de quarantaine avec des panneaux partout et même un poste de douane à la frontière Victoria/South Australia. Apparemment on ne transporte pas des fruits à travers la frontière comme ça, à cause de la mouche des fruits du Queensland. Bois, plantes en pots, certains légumes… la restriction est même plus sérieuse que ça mais ne concerne pas notre sens de route. En revanche interdiction de transporter des fruits dans le Victoria et heureusement nos réserves étaient vides de ce côté là.

12h - On a atteint Mildura après une centaine de kilomètres à travers un paysage d’une platitude déconcertante, constitué essentiellement de grands champs agricoles. On se serait cru dans la Beauce, l’exotisme nous a définitivement quitté je crois. On a déjeuné sur une aire de jeux en bordure de la Murray River avec pull-over et foulards malgré le soleil, après quoi on est passés au Kmart s’acheter un bonnet et des chaussettes épaisses en prévision des jours à venir et on a repris la Sturt Highway, contre-façon ratée de la Stuart Highway, comme on s’amuse à dire.

Notre route devrait maintenant longer la Murray River, ce fleuve qui est le plus long d’Australie, jusqu’à Kerang où on ne sera plus qu’à 40 minutes de Pyramid Hill. La Murray River est en fait un drôle d’écosystème : très méandreuse, elle est l’habitat principal de milliers d’oiseaux, probablement tous endémiques, mais aussi du Red Gumtree, un eucalyptus à tronc rouge qui parfois n’hésite pas à pousser dans l’eau. Les détours de la rivière, apparemment célèbres, sont propices à la navigation en bateau à vapeur et plus particulièrement ceux qui ont des aubes des deux côtés car ils sont très facilement manœuvrables dans les milliers de virages du fleuve.

On décide de monter le camp à Toltol, à côté de Robinvale, cette fois-ci, avant la nuit tombée. On ne sera plus qu’à 2h30/3h de notre destination finale, ce qui devrait même nous permettre de pêcher demain matin. On a passé notre dernière soirée au coin d’un feu vraiment très sympathique au bord de la rivière. Il ne manquait que le poisson qui n’a pas mordu.

Kilomètres parcourus : 431 (Cumulés : 3209)

Mercredi 30 août – Jour 8

 

Il faisait seulement frais ce matin, ce qui nous est apparu très agréable. On a traîné un peu et après avoir dû gérer un départ de feu sur les rives de la rivière, probablement dû à une de nos braises (oui ça part vite…), on a plié boutique. Après un rapide échange de textos avec Meg hier soir, on part avec l’adresse plus précise de la ferme où on est attendus pour le début d’après midi. On est un peu en retard et j’espère que ce ne sera pas mal vu.

Après une pause café nécessaire à Swan Hill (l’accumulation de ces journées de route commence à être un peu éprouvante), on est repartis le long de la Murray River pour notre dernière heure de route jusqu’à la ferme, à travers des paysages à l’agriculture improbable mélangeant cerisiers en fleurs, palmiers et ventes en gros de citrouilles… voilà qu’on plonge dans un joyeux mélange de récoltes. Après le choc thermique que l’on a vécut, on ne sait décidément plus en quelle saison on est.

Le paysage continue de défiler sous mes yeux mais je ne regarde plus. L’approche de notre premier jour de travail à la ferme me force à affronter une série de questions, d’angoisses et d’excitations. Pourvu que le travail ne soit pas trop dans le froid, pourvu que Don et Meg soient sympas, comme les gens du Victoria qu’on a rencontré jusque là. Pourvu que leur accent soit facile à comprendre. Pourvu que les vaches ne soient pas trop têtues…

Kilomètres parcourus : 252 (Cumulés : 3461)

© 2017 par Bertrand Faucounau et Anastasia Durand

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