
Welcome to country
We recognise Aboriginal and Torres Strait Islander peoples as the first Australians and traditional custodians of this vast land. We will undertake to show respect for the traditional custodians as we venture on their lands, who’s culture and customs have nurtured this land since men and women awoke from the great dream. We pay respect to the Elders past, present and emerging, for they hold the memories, the traditions, the culture and the hopes for Aboriginal and Torres Strait Islander people across the nation.
Chris & Joanne, voyageurs australiens rencontrés en chemin
They believed that once the spirit of the land was in their hearts, then those people would never damage the land - they would love it and care for it like those whose home country it was…”
Ancien Ngarinyin, à propos du “traditional welcome”

Je me rappelle notre première vraie incursion dans l’outback. Après une petite vingtaine de kilomètres de piste qui s’éloignait de la Savannah Highway, l’autoroute qui traverse le Nord du Queensland, on avait grimpé le vestige d’un ancien volcan complètement érodé qui formait dans le paysage une petite colline. Arrivés en haut, on avait quasiment 360 degrés de panorama sur la plaine, une savane densément boisée. A la vue de tous ces arbres, profondément identiques, qui s’étendaient à perte de vue de partout, sans que l’on soit même en mesure de retrouver la piste par laquelle on était arrivés, une profonde angoisse m’avait saisie et je m’étais surprise à me demander si vraiment on allait réussir à traverser tout ça, sans s’y perdre. Ces vastes étendues plates, sauvages, de savane tropicale qui couvrent une superficie bien supérieure à ce qu’on peut voir en Europe et qu’on avait donc du mal à imaginer encore jusque là, lorsqu’on les survole en avion, en prend encore plus pleinement conscience de leur immensité et de l’intemporalité que génère leur parcours.
Aujourd’hui, ces émotions me paraissent évoquer de lointains souvenirs, notre enfance de l’Australie peut être. Avec nos 60 000km de Road trip accompli depuis seize mois qu’on arpente en long, en large et en travers surtout, ce continent, on peut dire avec une certaine fierté qu’on le connaît presqu’intimement. Durant tout ce temps on a appris à côtoyer la nature et la férocité de ses éléments comme jamais, bravant le vent et la pluie tasmanienne, la poussière et la sécheresse de l’outback, la compagnie harassante des mouches qu’aucun étranger à ce pays ne peut comprendre et partager sans l’avoir vécue, les températures négatives des nuits montagneuses ou celles étouffantes des mangroves tropicales, les invasions de moustiques, sandflies, papillons nocturnes, scarabées mais aussi scorpions et petits rongeurs. Si cette continuelle vie en extérieur rendait parfois la moindre tâche du quotidien difficile et fatigante car quelque soit les conditions, il faut tous les jours charger et décharger le véhicule, on ne se sera jamais sentis aussi proches de la nature que durant ces mois de vie quasi sauvage arpentant bien souvent des régions où l’isolement se ressent par l’absence de trace humaine sur des hectares entiers, de journées entières sans contact avec le moindre habitant ou voyageur, en même temps qu’une absence totale de couverture téléphonique, même pour un simple appel aux urgences. C’est dans ce contexte qu’on a fait la grande majorité de nos kilomètres en Australie car il représente ce à quoi il faut s’attendre dès lors que l’on quitte les villes, même sans s’éloigner de la côte, dans un pays où la nature règne encore en maître.
Depuis tous ces milliers de kilomètres, on a appris à lire les différents bushs : de la savane tropicale, aux woodlands tempérés, des forêts sclérophylles sèches aux scrublands de mulga en passant par les schrublands désertiques. On sait observer les infimes différences de densités et de diversité au milieu de ces régions boisées qui nous paraissaient si similaires au début. On a appris à identifier le snow gum, le red river gum, le blue gum, le yellow box, le scribbly gum, le gimlet, le giant gum, le mallee... bref une poignée d’eucalyptus aux propriétés bien différentes parmi les 800 espèces qui couvrent ce territoire. On sait aussi reconnaître quelques uns de ses acacias, identifier les bois qui produisent le meilleur feu de camp, ceux qui font de bonnes braises et ceux qui ne font pas de fumée... À force, on a appris à reconnaître les traces des animaux dans le sable, du goanna aux différents macropodes, identifier leurs excréments ou leurs terriers, allant parfois jusqu’à essayer de pister certains (… mais sans succès, on ferait de piètres chasseurs !). On débat parfois encore beaucoup sur la question mais on peut dire qu’on est maintenant en mesure de différentier un python d’un serpent venimeux, un corella d’un galah ou d’un cookatoo, un wallaby d’un pademelon, un wallaroo d’un kangourou ou encore un mala d’une bilby... On se souviendra aussi de la sensation éprouvée lorsqu’on réalise qu’on n’est plus en haut de la chaîne alimentaire ou qu’il va falloir défendre son morceau de pain, au sens propre.
Au delà du savoir, on a aussi appris à connaître les usages du pays en matière d’eau et la valeur de cette ressource. A force, on a développé des stratégies pour recharger notre réservoir et réguler notre consommation à l’extrême nécessité. Même si, à l’instar des aborigènes, on est loin de faire du bush notre supermarché, on a testé quelques uns des rares fruits sauvages comestibles (comme la bush coconut...) et peut être poussé quelques expérimentations un peu trop loin avec certaines plantes médicinales (spéciale dédicace à notre invitée du moment, Aline, qui comprendra de quoi on parle...). En somme, même si certains de ces moments de « vie sauvage » on les a plus vécus pour l’expérience que par nécessité, on a acquis une forme d’adaptation à cet environnement globalement assez hostile : les villes sont parfois très peu fréquentes et il faut bien connaître son itinéraire et apprendre à faire des réserves stratégiques d’eau, de fuel ou de nourriture, pour laisser une place à l’improvisation.

Ce qui nous aura peut être poussé à en voir autant, c’est qu’on avait besoin de comprendre et d’expérimenter l’aridité de ce continent, une aridité d’autant plus fascinante qu’elle n’a pas toujours été présente en Australie. Au fur et à mesure que le continent s’est détaché du Pôle Sud pour faire sa lente progression vers le Nord, l’Australie a commencé à s’assécher. Mais c’est un processus extrêmement lent et il y a plus de 60 000 ans, lorsque les Hommes (on se demande si on doit les appeler aborigènes) ont commencé à peupler le territoire, l’Australie était une terre où il faisait bon vivre. Le climat était tropical humide et les hommes chassaient une mega-faune composée de kangourous géants et diprotodons (sorte de wombat géant), jusqu’à leur extinction à la fin du Pléistocène, qui marque aussi le début de notre ère. Après quoi, le continent a commencé à devenir sérieusement aride et, avec la montée des eaux, s’isola complètement de l’Indonésie, enfermant définitivement cette portion de l’humanité sur un territoire qui allait devenir de plus en plus difficile à vivre. On ne peut donc comprendre pleinement l’Australie sans prendre conscience que c’est cette situation dramatique qui a guidé des millénaires durant l’évolution des plantes, des animaux et des hommes.
Par exemple, il n’existe pas dans les déserts de plantes spécifiquement « conçues » pour vivre dans ce milieu, contrairement aux cactus américains ou aux euphorbia africains. Toute la végétation présente (et contrairement à l’image d’un désert africain, les déserts ici sont fortement végétalisés) est en réalité un groupe de plantes descendants de la flore tropicale autrefois présente, parmi ceux qui ont réussi la meilleure adaptation à leur nouvel environnement. Rien de surprenant donc de trouver encore dans certaines oasis du centre des palmiers et fougères géantes, lointains relatifs des forêts tropicales humides du Queensland, situées à plus de 5 000 kilomètres.
Les animaux de leur côté ont eux aussi évolué pour faire face aux périodes de sécheresse récurrentes que connaît le pays (ces sécheresses reviennent toutes les trois ou quatre décennies et peuvent durer plus d’une décennie, on est d’ailleurs entrés en 2015 dans l’une de ces périodes difficiles). Le kangourou roux, le plus grand mammifère australien, ne se reproduit par exemple qu’en cas de forte présence de feuillage vert dans leur alimentation. La femelle n’allaite qu’un seul petit à la fois, mais possède deux tétines (une pour le grand, qui traite dehors, et une pour le petit qui vit dans la poche) et ainsi enchaîner les naissances avec un décalage avisé pour donner une chance à chacun des nouveaux nés. En plus d’être capable de choisir le sexe du futur joey pour répondre aux besoins du groupe, la femelle est aussi capable de « suspendre » la gestation de son embryon si les conditions de survie deviennent difficiles. L’embryon peut survivre ainsi plusieurs mois avant d’être automatiquement avorté si la gestation n’a pas repris. Il y a de quoi être fasciné.
Quant aux aborigènes, avec le temps, ils ont appris à exploiter la moindre des ressources alimentaires du pays. Si nombre de plantes ont des vertus médicinales évidentes (quantité de feuilles d’eucalyptus ou d’écorces peuvent se brûler pour inhaler la fumée, se bouillir en un bain réconfortant, ou constituer une pâte antiseptique...), la plupart des fruits et graines du bush sont toxiques si consommées à l’état brut. Les graines de la plupart des acacias (il ne s’agit pas là des acacias qu’on connaît) consommées telles quelles sont indigestes quand elles ne cassent pas les dents (ça, on s’est bien gardés de tester), mais les aborigènes ont appris à les broyer pour en faire une farine qui mélangée à de l’eau ou, à défaut, leur propre salive (quand on vous dit qu’il n’y a pas d’eau...), forme une sorte de pâte à pain que l’on peut cuire sur la braise. Le quandong, aussi connu sous le nom de pêche native, est consommable uniquement après avoir séché ou été réduit en poudre. Le gibier n’est pas toujours abondant et il faut parfois se contenter d’une cuisse d’euro au goût fortement trop élastique (il mange trop de mouches paraît-il) plutôt qu’une délicieuse queue de kangourou cuite sur la braise (et on vous promet, ça vaut le bœuf) et mangée particulièrement saignante pour s’hydrater avec le jus plutôt qu’avec de l’eau. Mais si le kangourou ou l’émeu sont des totems puissants dans la religion aborigène (et on comprend l’importance de cette ressource alimentaire), la plupart du temps, il faut se contenter de varan ou de bush turkey. Les bons produits sont rares et les aborigènes traquent le nectar des fleurs de grevilleas, les fourmis à miel, et les célèbres witchetty grub (larve) pour leur précieuse vitamine C, si nutritive comparé au reste qu’elle est généralement laissée aux enfants et aux vieillards. Quant à l’eau, des règles de vie strictes s’appliquaient dans toutes les régions et tous les peuples, visant à préserver au maximum ces ressources. Ainsi il était interdit de chasser un kangourou qui vient boire à un point d’eau et pour certains peuples aux territoires très arides comme les Arrernte, l’accès à l’eau pouvait être uniquement réservé aux hommes initiés dont il était de leur devoir d’en fournir au reste de la communauté, ce pour limiter au maximum la fréquentation de ces lieux à l’écosystème bien souvent très fragile. En cas de long trajet en territoire très aride, ils savaient où trouver de l’eau, que ce soit en éventrant la racine d’un arbre ou en creusant la boue de claypans bien précis pour dénicher une « grenouille » au ventre gorgé de ce précieux liquide...


Bref, depuis ces milliers d’années les aborigènes étaient arrivés à constituer une société qu’on pourrait un peu naïvement qualifier d’harmonieuse et se garantissaient la pérennité de cet apprentissage par une transmission et une répartition rigoureuse des savoirs (tout le monde n’avait pas accès à toutes les informations) et ce en temps et en heure de façon à ce que ce savoir ne soit pas gaspillé mais bien intégré en même temps que les devoirs qu’il implique. La vie était donc jalonnée de rites d’initiations et de cérémonies spirituelles à but également scientifiques et politiques. Dans le désert notamment, la bonne entente avec ses voisins était une garantie cruciale de survie comme le nomadisme qui, au lieu d’être saisonnier, pouvait être une réponse spontanée à l’arrivée d’une pluie. La société, très codifiée, interdisait par exemple à un individu dont le totem était le wombat d’en consommer, ce pour garantir et réguler les ressources à l’intérieur d’un même territoire, territoires dont la taille variait par ailleurs en fonction de l’abondance de ces ressources. A l’opposé de la culture occidentale qui voyait les plus vastes royaumes attribués aux civilisations les plus puissantes, ici rien de plus normal donc à ce que les plus grands territoires soient ceux des peuples du centre désertique dont la survie était d’autant plus difficile.
Jusqu’à ce que la colonisation fasse voler en éclat cet équilibre précaire. Certains peuples, ceux qui vivaient dans les contrées les plus arides justement, comme les Wangkangurus, ont été pratiquement décimés avant même le premier contact, par les nouvelles maladies qui arrivées avec les bateaux des premiers pionniers se sont propagées par les liaisons commerciales établies entre clans bien plus rapidement que les explorations coloniales. La civilisation occidentale n’avait pas encore appris en ce temps à prendre en compte la spécificité de ce continent comme celui des autres colonies dans le monde et au lieu de comprendre et s’adapter à la vie ici, les British se sont efforcés durant 200 ans à appliquer le schéma de leur bon vieil empire jusqu’au fin fond du désert. Ainsi les colons affrontaient régulièrement de sévères sécheresses auxquelles ni eux ni leur bétail très largement en surnombre n’était préparés à surmonter. Ils ne pouvaient qu’observer, impuissants, la mort de troupeaux entiers tandis qu’ils étaient réduits à manger des feuilles de samphire excessivement salées durant ces périodes où l’eau était trop rare pour faire pousser un potager.
Aujourd’hui encore, quand on traverse ces plaines d’élevage intensif qui s’étendent vraiment partout bien avant l’outback, on ne peut que constater l’état catastrophique de millions d’hectares de saltbush dévastés par l’élevage du mouton au sud de la Dog Fence (une barrière de 5 300km -la plus longue du monde- visant à cantonner le dingo à l’extérieur de ces élevages) tandis que le nord est parfois totalement déboisé en faveur de la Mitchell grass, une herbe des plus savoureuses pour les troupeaux d’angus qui arpentent les stations, ces ranchs australiens, dont les superficies n’ont pas d’égales dans le reste du monde (le record est détenu par Anna Creek, une station du centre de près de 24 000km2 soit le double de l’Ile-de-France…). Pour toutes ces fermes, les bergers de l’époque ont creusé de nombreux puits qui ont peu à peu asséché ce qu’il restait des précieuses sources d’eau permanentes des aborigènes (voir l’article sur le désert). Ces sources étaient déjà particulièrement dévastées par la sur-fréquentation du bétail dont les sabots, au contraire des pattes légères de kangourous par exemple, n’ont pas été conçus pour préserver cette précieuse ressource. Des mares de boues entières se sont formées privant ainsi les animaux natifs (et le bétail par la même occasion) des derniers points d’eau potable.
Si la société aborigène véhicule souvent le rêve un peu utopiste de vivre en harmonie avec la nature, c’est bien souvent l’extrême nécessité de survie qui a dicté leurs choix, allant jusqu’à attribuer des raisons spirituelles à ces nécessités pour guider les gens dans leur apprentissage, comme le début de toute religion, et ainsi éviter de reproduire deux fois les mêmes erreurs.


Bien sûr il serait un peu simpliste d’évoquer les bienfaits de la culture aborigène au regard de la civilisation occidentale car depuis la nuit des temps l’Homme modifie l’environnement sans forcément prendre conscience à temps de ces conséquences. Bien avant les colons, l’arrivée de l’Homme sur le continent australien avait contribué à en modifier ses attraits. On pense par exemple à l’introduction du dingo, arrivé avec les Hommes il y a 4 000 ans, qui en augmentant leurs capacités de chasse, a précipité l’extinction des deux plus grands prédateurs que connaissait l’Australie jusqu’alors : le Thylacine et le diable de Tasmanie, qui survécurent en Tasmanie (parce qu’alors déjà coupée du continent, le dingo n’y a jamais été introduit)... du moins, pour ce qui est du Thylacine, jusqu’à l’arrivée des colons.
Mais les aborigènes façonnèrent également le paysage en y effectuant régulièrement des brûlis. En effet, l’environnement australien possède une réponse au feu unique: le bush se constitue essentiellement d’une prairie d’herbes qui s’enflamme très rapidement dès lors que la saison sèche persiste et constitue le carburant alimentant des flammes qui, suivant l’intensité, épargnent les arbres du woodland, ou bien viennent brûler l’écorce de son tronc ou encore sa canopée. L’ensemble des plantes australiennes sont conçues pour soit résister au feu (par exemple une écorce quasi ignifugée, le genre de bois dont il faut mieux connaître rapidement les propriétés quand on fait un feu de camp...), soit pour « renaître de ses cendres ». Dans le cas de l’eucalyptus, ses feuilles tombent toute l’année (il n’y a pas vraiment de cycle de saison ici), et grâce à leur forte teneur en huile, alimentent le carburant nécessaire au feu de bush. L’arbre s’enflamme alors, libérant ainsi des bourgeons qui « éclosent » sous l’effet de la chaleur, prêts à faire pousser la nouvelle plante, dès lors qu’une prochaine pluie apportera le reste des conditions propices. Ces bourgeons peuvent tomber des branches pendant l’incendie, ou se dissimuler sous l’écorce du tronc pour éclore avec la chaleur du feu, provoquant ce qu’on appelle une régénération épicormique (c’est magique à voir, ces troncs d’arbres complètement habillés d’un manteau de jeunes feuilles vertes). Mais la graine peut aussi être profondément enterrée dans les racines de la plante pour une meilleure chance de survie. Alors, elle n’a pas besoin du feu pour se reproduire.
Au milieu de ces flammes, quantité de scarabées volent: c’est l’heure de la reproduction pour eux aussi. Ils viendront déposer leurs œufs bien cachés dans les écorces craquelées des arbres brûlés. Le feu amène donc, comme un printemps chez nous, la poussée de nouvelles plantes. Les kangourous, wallabys, et autres minuscules marsupiaux, attirés par une herbe fraîche reviennent sur ce territoire, les oiseaux viennent chercher les nouvelles graines, engendrant ainsi l’arrivée de tout le reste de la chaîne alimentaire. Ce processus de renaissance était bien connu des aborigènes car il leur garantissait le retour du gibier. La technique connue sous le nom de fire stick farming, pratiquée largement dans toute l’Australie depuis plusieurs milliers d’années, a contribué à façonner une grande partie de son paysage.
Aujourd’hui, le rapport au feu des australiens est toujours sensiblement différent de notre culture. Dans le Nord, le fire stick farming est encore largement appliqué, par patch durant la saison sèche, et ce pour des utilisations très diverses, de la ferme de pâturage à la réserve naturelle. Dans le Sud en revanche, le feu évoque aujourd’hui davantage de mauvais souvenirs. L’Australie du Sud, le Victoria et la Tasmanie ont été durement touchés par des incendies dévastateurs. Il faut dire que l’Australie du Sud est l’état le plus aride et la densité de population du Victoria et de la Tasmanie excède largement celle des autres états, plaçant les feux de bush davantage dans le registre des dangers que des bienfaits pour l’ensemble de leur population. L’Australie se rappelle ainsi du Black Friday ou du Ashes Wednesday.


Quand on voyage au cœur du pays on a souvent le sentiment que depuis l’arrivée de l’homme blanc, le continent est en train de vivre une destruction accélérée à l’échelle des temps géologiques. Disons que l’impact de la colonisation a été si violent que la déstabilisation engendrée prendra probablement des milliers d’années avant de trouver un nouvel équilibre, qui passera probablement par la disparition de nombreuses espèces en même temps qu’une modification profonde de l’environnement. Cela fait déjà plusieurs siècles que les Australiens ont pris conscience de certains dégâts, comme l’introduction de certaines espèces animales non natives qui ont rapidement su s’adapter et entrer en compétition avec d’autres locaux installés depuis plusieurs milliers d’années… Que serait l’Australie sans les 24 lapins introduits dans la région de Melbourne en 1859 par Sir Thomas Austin, chasseur en manque de divertissement ? Maintenant, il est trop tard pour espérer éradiquer cette espèce qui a rapidement colonisé 80% du territoire et amené le rat-kangourou du désert, le burrowing bettong ou le golden bandicoot à l’extinction. Sans eux, il n’y aurait pas non plus les redoutables prédateurs que sont les renards, autres responsables de l’extinction de ces animaux natifs, prédateurs justement introduits pour tenter, en vain, de réguler le nombre de lapins… Quant aux chats féraux, ils sont responsables de la disparition d’un nombre assez conséquent de petits rongeurs natifs et les dégâts sont d’autant plus importants qu’ils entrent en compétition avec les prédateurs du milieu (mêmes techniques de chasse que la quoll notamment) sans pour autant autoréguler leur nombre au contraire de toutes les espèces natives. Ils sont devenus une des menaces les plus sérieuses en Australie, puisque particulièrement difficiles à éradiquer (le chat mange vivant, donc le poison ne marche pas).
Durant un siècle à peine, les aborigènes ont été déplacés dans des missions ou des réserves et ainsi éloignés du territoire qui leur a été transmis de générations en génération, avec l’obligation d’en prendre soin. Durant cette période, qui commence pour certaines région, même avec la simple arrivée des maladies, les aborigènes ont été incapables de s’occuper de leur country et notamment de pratiquer le fire stick farming, ce qui a engendré la disparition de nouvelles espèces comme la bilby et mis terriblement en danger certaines comme le mala, qui dépendaient en réalité énormément de la renaissance apportée par le feu.
Aujourd’hui, la prise de conscience de la disparition d’une partie de leur faune endémique est assez largement répandue, les rangers font un travail énorme et le pays possède les fonds nécessaires pour mettre en place des programmes de réintroduction d’espèces menacées, d’isolation et protection d’espèces à haut risque de disparition. Néanmoins cette prise de conscience, largement véhiculée par les médias (les infos australiennes n’ont même rien d’autre à raconter, mais ça c’est un autre sujet…) reste cantonnée à leur simple pays. On est loin de leur parler de la 6e extinction de masse des animaux.


Quant au reste de l’environnement, si la population est largement sensibilisée par le manque d’eau (on trouve même pratiquement dans toutes les toilettes publiques le petit mot « if you spot a leak, report it »), il n’en va pas de même avec la gestion des déchets ou l’empreinte carbone. Les fermiers, dont l’historique est déjà bien lourd dans l’histoire du pays, ne se posent absolument pas de questions lorsqu’ils jettent leurs bidons vides de pesticides ou leur huile de vidange, dans un trou creusé dans leurs propres champs, où viennent déjà s’entasser l’ensemble des déchets ménagers que toute personne censée en Europe, irait déposer à la déchetterie. Et quand le trou est comblé, on le tasse bien avec le tractopelle et on y met le feu.
Un souvenir des plus marquants, outre les monstruosités qu’on se sera vus faire durant nos 4 mois de travail à la ferme, fut le premier jour après la levée du fire ban de l’été. Par un beau jour d’automne bien avancé (ici l’hiver dure 2 mois et l’été 5) où les autorités du Victoria avaient fini par décréter que le risque d’incendie était désormais assez bas pour lever l’interdiction d’allumer des feux, on s’était retrouvés plongés ce petit matin-là, en sortant des courses dans un village entouré de fermes, dans une épaisse fumée noire qui s’était rapidement propagée dans toute la plaine : à peine la restriction levée, toutes les fermes des environs brulaient leurs déchets des six derniers mois…
Comble de la situation, l’Australie possède un des plus grand nombre de fermes labellisées « bio » au monde. Pour être labellisé « bio » ici, il suffit que les terres n’aient pas supporté de pesticides ou d'engrais les 5 années précédentes, autrement dit toutes les fermes laissant leurs animaux brouter la végétation native sont considérées organiques. Pourtant personne ne s’offusque que, chaque année, le bétail de ces fermes dévaste plus de 3 450 000 kilomètres carrés d’écosystèmes fragiles. Car lorsque la terre n’a plus rien à offrir, on se déplace sur la portion de terre d’à côté, selon la vieille méthode coloniale du « move to next paddock ».
Mais en Australie, ce genre de sujet ne s’évoque pas, mis à part chez les activistes (et à la fin, on a eu la chance d’en rencontrer une, de quoi être soulagés) car il existe, au delà de la valorisation du travail manuel ou du mythe du self-made man américain, une sorte de vénération de la classe agricole. Plus que respectés, on dirait que les fermiers font même la politique du pays. Le nombre de campagnes publicitaires que l’on a aperçues, où les gens sont poussés à consommer pour reverser les profits à « our farmers ». Dans les villes, on ressent un véritable patriotisme des Australiens pour leurs fermiers, « ceux qui nous nourrissent, qui font le dur labeur », etc… et au sein même de cette classe sociale, nombre d’entre eux rêvent de posséder une station dans l’outback. Car derrière la station, c’est le haut de l’échelle sociale qui est recherché, le statut du propriétaire terrien rentier davantage que la valorisation de l’effort, puisque l’on peut posséder des troupeaux et les laisser s’autogérer sur de vastes étendues de terres, en attendant que le prix de la viande soit suffisamment profitable pour organiser le rassemblement. Avec un sentiment national aussi fort pour cette partie de la population largement responsable de leur empreinte écologique sur le pays, on se demande si cela changera de si tôt.





















