
Le long de la Bruce Highway
La nuit était déjà tombée depuis longtemps, si bien qu’on n’a pas tout de suite trouvé le bon endroit. Il faut dire qu’il fallait passer le parking des poids lourds avant de trouver ces deux petits parkings pour véhicules légers. Il n’y a pratiquement plus de place mais entre une caravane de retraités et un van de backpackers on trouve notre coin pour passer la nuit. On a de la chance, le parking de la station service est juste à coté d’un Bunnings, ces grands magasins de bricolage, et on capte leur réseau wifi ! On installe nos rideaux pour s’abriter de la lumière des lampadaires et on prépare notre lit dans la voiture. Sur la route, on ne trouve pas toujours le camping accessible uniquement en 4x4 où l’on est sûrs d’être seuls au milieu de la nature, surtout lorsque l’on fait étape pour la nuit sans s’écarter de la Bruce Highway.
Cela fait maintenant plusieurs semaines que l’on remonte cette Bruce Highway. Aucun rapport avec Bruce Springsteen qui nous accompagne souvent lors de nos trajets, mais un hommage à un lointain ministre des travaux publics du Queensland. En fait d’autoroute, il s’agit surtout de la route principale, pour ne pas dire la seule qui permet de rejoindre Cairns, au Nord, depuis Brisbane, au Sud. Ressemblant, pour nous Européens, davantage à une simple nationale, elle longe la côte du Queensland, entre le Range (chaine de « montagne ») à l’Ouest et l’Océan Pacifique à l’Est. La route donne à voir quelques beaux points de vue, comme le panorama des Glasshouse Mountains, mais traverse aussi des villes qui se ressemblent toutes entre deux interminables paysages de champs de cannes à sucre, avant, enfin, de gagner les forêts tropicales du Nord. La Bruce Highway est l’une des routes les plus fréquentées d’Australie car elle mène à la plupart des lieux touristiques de la côte Est, qui offrent leur lot de paysages sublimes et d’excursions magiques : Fraser Island, les Whitsundays et autres iles, et bien sûr la grande barrière de corail.
Plus on remonte vers le Nord, plus la densité de population décroit, mais la côte reste une des parties les plus peuplées d’Australie et une multitude de petites villes semblent avoir poussées aux abords de l’autoroute. Le camping « sauvage » en ville est interdit, aussi sont régulièrement aménagés des endroits précis, gratuits, pour que les voyageurs puissent passer la nuit. De l’aire de repos avec douche chaude, toilettes et barbecues aménagée par la municipalité d’une petite ville, au simple parking de station service où le « overnight » est toléré pour les non routiers, on trouve différents niveaux de confort. Proche des villes, la fréquentation de ces aires devient plus importante et on a la chance ce soir-là, près de Townsville, de se trouver une petite place malgré notre arrivée tardive. Le décor est peu enchanteur mais la plupart du temps, ces étapes font largement l’affaire pour une nuit. Chaque fois, ou presque, on retrouve cette drôle d’ambiance de camping improvisé, avec son lot de scènes insolites comme cette femme faisant paitre son cheval quelques minutes avant de reprendre la route ; la retraitée sortant en robe de chambre de sa caravane pour arroser les géraniums posés, le temps de l’étape, devant la porte ; un type jouant de la guitare, seul, pendant que son café chauffe avant le lever du jour ; ou encore le groupe organisé qui installe en un rien de temps un village de tentes sur un bout de pelouse entre les toilettes et les poubelles.

C’est souvent lors de ces courtes haltes sur les rest areas que nous échangeons quelques mots avec les autres nomades qui, comme nous, vivent à l’année, ou presque, sur la route. Quand les premiers froids de l’hiver se font sentir, en parallèle de la migration des baleines dans l’Océan Pacifique, un grand nombre de backpackers et de grey nomads remontent la Bruce Highway vers le Nord pour trouver des températures plus clémentes. C’est ainsi que cohabitent assez étrangement sur ces aires de repos, des jeunes européens ou asiatiques, sans le sous, tout juste équipés d’un van et d’un visa de travail temporaire (les backpackers) et ces retraités australiens (les grey nomads) aux imposantes caravanes surmontées de l’antenne télé et tirées par de gros 4x4 hors de prix.
A la manière d’une gigantesque colocation, d’interminables conflits de cohabitation opposent souvent ces deux catégories de migrants qui voient de manière assez différentes l’utilisation de ces aires de repos. Là où un backpacker arrive tard et repart tôt (au risque de déranger), il n’est pas rare qu’un convoi de grey nomads s’installe pour plusieurs jours au même endroit qui pourtant n’est qu’un banal parking en bord de route…
Néanmoins, l’installation ou la remballe donne souvent l’occasion à ces retraités de venir engager la conversation avec nous autour de notre campement. La discussion, toujours très courte, est d’ailleurs bien souvent identique. « D’où venez-vous ? » « Depuis combien de temps êtes vous en Australie ? » « Vous allez où ? Nord ou sud ? » « Et alors qu’est-ce que vous pensez du pays ? » et, bombant le torse, « C’est différent n’est-ce pas ? ». S’en suit une liste de recommandations de lieux à visiter sur notre chemin, en général rien qui ne soit déjà hautement préconisé par les offices de tourisme, à part peut être la grotte aux vers luisants de Springbrook. Bref, à chaque conversation, on a l’impression que ces retraités développent un certain complexe par rapport à l’Europe. Au fond, ils semblent fiers de leur pays, mais conscients qu’en terme d’histoire et de culture ils sont en retrait et on a souvent le sentiment que les discussions sont engagées pour qu’ils puissent se rassurer que l’Australie a tout de même un peu de valeur…
La cohabitation, quand elle est très dense sur ces parkings aménagés, laisse peu d’intimité aux habitants de chaque véhicule et si souvent on surprend des conversations entre backpakers (quand on ne les engage pas directement avec eux), on est de moins en moins surpris par les sujets abordés : itinéraire, travail, argent. Car ceux qui circulent sur cette route sont ceux qui visitent bien sûr mais aussi ceux qui, avec bien souvent moins de 200$ sur le compte, cherchent encore un travail où s’arrêter quelques mois.



Si la Highway permet d’accéder aux différents lieux d’intérêt touristique, elle traverse aussi les régions les plus agricoles du pays, où la plupart des fruits et légumes du continent sont cultivés à l’année grâce au bon climat. Or l’agriculture est le secteur qui recrute le plus de travailleurs saisonniers en Australie. C’est ainsi qu’à partir de la mi-mars, quand il fait trop froid au Sud, une vague de backpackers déferle sur le Queensland à la recherche d’un emploi et d’une possibilité de renouveler son visa (le secteur agricole est l’un des rares secteurs qui le permet).
Parce que ce business existe, tout un réseau s’est constitué pour profiter du système et certaines villes, comme Bundaberg ou Gympie, sont même connues pour cela. Là, aucun moyen de trouver un emploi de fruit picking (ramassage de fruits et légumes) sans passer par un working hostel. Les fermes ont des accords avec des hôtels en ville, quand elles ne les possèdent pas et tous les emplois passent par ce réseau. Il faut donc payer 200 dollars en moyenne par semaine par personne pour un dortoir (le logement plein centre à Sydney était à 300 pour deux…), plus six dollars par jour pour le transport pour peut-être avoir un emploi dans une ferme environnante. « Peut-être » bien sûr car l’hôtel n’a aucun impératif pour trouver du travail. Autant dire que rares sont les backpackers qui arrivent à mettre de l’argent de coté dans un tel système. Entre temps, la ferme récupère ses salaires en faisant payer pour des dortoirs délabrés dans des hôtels jamais rénovés. Ces hôtels, qui abondent de façon effrayante dans le centre ville de Bundaberg, ont pourtant mauvaise réputation mais tous les backpackers n’ont pas de voiture et ils sont nombreux à se rabattre coûte que coûte sur cette option après avoir désespérément appelé le numéro du bureau des récoltes (Harvest Office) pour obtenir sans succès l’adresse de fermes où l’on cherche de la main d’œuvre.
Au cours de notre périple sur la côte Est, on a découvert deux types d’Australiens : ceux qui profitent des backpackers (voire les arnaquent simplement), et ceux qui les prennent en pitié, comme par exemple en nous offrant des oranges un soir tardif où dépités, on était assis à réfléchir sur un banc situé, ironie du sort, en face du Federal Backpacker, l’un de ces fameux hôtels dont on a bien souvent entendus parler lors de notre séjour à la ferme des Birch.
Pourtant ce qu’on a vu et appris à Bundaberg n’était qu’une partie de ce « backpacker business ». C’est en arrivant à Airlie Beach qu’on en a vraiment pris conscience. Là, nous avons logé chez Ben qui, comme la quasi totalité de la population de la ville, travaille dans le tourisme, sur l’un de ces bateaux faisant des excursions pour la journée vers les iles. Ben, l’Australien le moins opportuniste que l’on ait rencontré jusqu’ici, faisait loger plusieurs backpackers sur son terrain, sans réellement rien demander en échange et recevait souvent des groupes de jeunes autour du feu.
L’occasion pour nous d’en apprendre un peu plus sur cette ville, un peu artificielle. Situé en face des Whitsundays Island, Airlie Beach est le point de passage obligé pour aller voir les iles. Des agences de réservation de tours s’alignent le long de la rue principale proposant des catalogues d’offres de séjour en bateau pour tous les budgets… et tous les touristes. Deux principales catégories sont proposées : « relax » et « social ». Comme nous l’a bien précisé l’employé du centre de tourisme (qui est lui aussi, une agence de réservations…), alors qu’on étaient noyés dans les prospectus : « les croisières relax c’est pour les retraités (les fameux grey nomads…), et nous, les backpackers fêtards, on doit choisir une croisière social ». Avec notre profil, difficile de sortir des cases préformatées.
Comme toutes ces offres sont proposées à prix d’or, nombre de backpackers rejoignent Airlie Beach en espérant trouver un bateau privé qui en l’échange d’un peu de travail emmènerait faire le tour de l’archipel. On doit avouer qu’on l’a espéré nous aussi. Mais on a vite déchanté quand on a découvert que la ville était remplie de backpackers se faisant exploiter pour réparer des bateaux, ou juste faire des travaux à domicile chez des particuliers pendant des semaines (parfois non payés) tout en espérant monter sur le bateau du propriétaire qui leur faisait miroiter quelques heures de voile en mer…
Même si les Whitsundays sont vraiment magnifiques, on était déçu de constater à quel point l’industrie du tourisme a verrouillé cette côte Est, transformant la moindre expérience en simple attraction. Impossible de rejoindre le moindre coin de la barrière de corail sans passer par un tour. Il existe bien quelques iles classées parc nationaux, avec camping, mais aucun moyen de s’y rendre, pas même en bateau-taxi. En choisissant de parcourir les routes de l’Australie en 4x4, on voulait se donner la liberté d’aller partout comme on le voulait et pourtant plus on longeait l’autoroute du tourisme, plus on découvrait qu’il est impossible de sortir des sentiers battus. Car même si la plupart des australiens ne l’avouent pas, Ben nous avait bien dit, non sans malice, et avec son coté pince sans rire caractéristique, que ce qu’on attendait des backpackers, en plus d’amener des devises étrangères, c’est de dépenser dans le tourisme tout l’argent qu’ils gagnent en Australie.
A fréquenter ces aires de service, en partageant juste une bière, un repas, un « lift » (co-voiturage), un logement ou même une partie du voyage, on a beaucoup rencontré de backpackers de tous âges et toutes nationalités. Beaucoup d’entre eux se contentent de cette autoroute. Souvent malgré eux, car si l’on trouve tout sur la Bruce Highway (emploi et tourisme), il n’est toujours facile d’en sortir.
De station BP en aire de service, de campings en camping, on a quitté Townsville et finit par gagner Cairns où on était impatients de bifurquer enfin à l’Ouest. On avait hâte de rejoindre l’intérieur des terres, en espérant que le reste du pays ne ressemble pas trop à la côte Est, certes pleine d’endroits merveilleux, mais totalement annexé par le tourisme de masse et bien loin d’une nature réellement sauvage. Au fond, on repensait à ce que nous avait dit Stan, le fermier : « la vraie Australie est au centre », et nous nous apprêtions à partir à sa découverte.



