
Franchir
C’est le cœur soulagé que l’on reprend notre route au volant d’une voiture en laquelle on a enfin repris confiance. Après un mois à bourdonner dans les environs d’Adelaide, envoyés de garages en garages, les problèmes semblaient se révéler les un après les autres remettant incessamment en question notre possibilité puis notre envie de voyage. Quel plaisir de traverser à nouveau les paysages du bush australien au volant d’une voiture débarrassée des nombreux grincements inquiétants qui accompagnait sa conduite depuis plusieurs centaines de kilomètres maintenant.
La route s’étire jusqu’à l’horizon à travers des collines où la végétation, brûlée par le soleil de l’été, n’a pas encore recouvrée ses couleurs. On est repartis, mieux préparés que jamais, vers l’Outback, ce centre indompté dont les Australiens eux-mêmes ont du mal à définir les contours. Pourtant dès que l’on quitte les côtes, on sent qu’il nous envahit très vite, ce bush sec, ce ciel sans nuages, ces mouches collantes qui en ont fait leur royaume, ces routes qui ne comptent pas les distances entre des villes définies ainsi, plus par la taille de caractère employé sur la carte routière, que le nombre de leurs habitants : parfois une simple roadhouse.

Depuis notre départ de la ferme, 3 mois s’étaient écoulés, 3 mois de lutte contre la cupidité humaine, 3 mois à essayer de faire valoir nos droits, 3 mois à surmonter des ennuis matériels qui, accumulés, semblaient ne jamais vouloir nous laisser partir. C’était comme si le pays lui-même ne voulait pas nous laisser le conquérir. Et voilà que nous prenons, enfin, la direction du Western Australia, cet état un peu à part qui en 1933 a même cherché à faire sécession avec le reste de l’Australie, et qui nous fascine depuis toujours. Peut être justement pour son côté un peu rebelle. Isolé du reste du continent par plusieurs déserts (ainsi définies les zones les plus reculées de l’Outback), s’y rendre par la route, d’où que l’on vienne en Australie, implique nécessairement une longue, et possiblement difficile, traversée. Perth serait même connue pour être, parmi les grandes villes du monde, la plus isolée. Durant cette période de doutes alors que nous essayions de rejoindre désespérément ce pays, je n’ai pu m’empêcher de songer aux difficultés qui entourent la conquête, officielle cette fois, de l’Australie. Autant d’hommes et d’expéditions qui luttèrent des années pour ne pas dire plusieurs siècles pour explorer ce vaste continent, comme une comparaison disproportionnée avec notre périple. La dernière rencontre entre les communautés aborigènes les plus isolées et « l’homme blanc » remonte seulement au début des années 80. C’est dire la jeunesse et l’hostilité de ce pays qu’il est difficile de traverser en maints endroits.
Nul besoin, par exemple, de mettre des fers aux pieds des bagnards anglais déportés dans la très jeune la colonie de Sydney. Pourtant libres de leurs mouvements, ce qui les maintenait captifs étaient la simple peur de l’inconnu qui s’étendait immédiatement derrière le camp. Ceux qui s’enfuyaient mourraient généralement dans le bush, ou faisaient tout simplement demi tour et reprenaient docilement leurs tâches, en échange desquelles on leur garantissait eau et nourriture.
L’Australie est loin d’être la terre promise de ces nombreux colons qui arrivèrent plus tard le cœur emplit d’espoir et de projets nourris par ce que le gouvernement anglais de l’époque leur faisait miroiter afin de peupler rapidement cette jeune colonie. Flinders lui-même, pendant sa circumnavigation du contient, du haut de son bateau longeant la grande baie australienne, décrivait la plaine de Nullarbor, celle-là même que l’on s’apprête à traverser, comme une terre fertile où il serait facile et sans efforts d’y faire pousser ce dont la colonie avait besoin. Sur certains aspects, depuis les débuts du 20e siècle qui a vu différentes vagues d’immigration peupler le territoire (italiens, grecs, chinois puis indiens pour ne citer qu’eux), à aujourd’hui avec les accords bilatéraux offrant des visas prolongés aux jeunes étrangers qui font tourner l’économie du pays davantage qu’ils n’y participent, la politique de l’Australie semble n’avoir guère changé, offrant une réalité bien plus rude que promise.
Hostile pour la culture et l’économie, le pays n’en est pas moins hostile aussi pour ceux qui entreprennent de l’explorer durant tout le XIXe siècle. Outre la déception engendrée par le peu de terres arables aperçues, les explorateurs aux âmes les plus aventurières qui partirent à sa conquête durent endurer la chaleur, la faim, la maladie, le manque d’eau et de temps en temps quelques tribus d’aborigènes belliqueux. Les plus grandes traversées du continent qui fondent aujourd’hui les axes routiers majeurs du pays, n’ont abouties qu’après plusieurs tentatives et au prix de nombreuses âmes. Certains n’en sont jamais revenus, comme Leichard, célébrité de l’époque, laissé pour mort sans aucune trace, possiblement au milieu du désert de Simpson, reste un des plus grands mystères australiens.
Si la colonie de Sydney a mis plus de 25 ans à franchir les Blue Mountains (une portion du Great Dividing Range, la longue chaîne de montagne qui s’étend du Nord au sud de la côte est) pour découvrir les plaines qui se cachaient derrière, c’est l’aridité du centre qui a freiné la plupart des expéditions, visant soit à relier Adélaïde à Perth par la plaine de Nullarbor (Eyre), Adélaïde à Darwin pour rattacher le Nord au Sud (Stuart), Melbourne au golfe de Carpentarie pour trouver une route pour le bétail (Burke et Wills), Brisbane à Perth pour percer le mystère du désert (Leichard)... Après avoir eu l’occasion de suivre, en sens inverse, le parcours de Stuart, durant notre grande traversée vers le Victoria l’hiver dernier, l’idée traverser à nouveau ce continent vers le Western Australia nous excitait particulièrement, en espérant que nos expéditions se fassent toutefois moins tumultueuses. L’Australie est décidément un pays de la route et après avoir piétiné au même endroit pendant plus d’un mois, il nous tardait de retrouver notre rythme de croisière. Et au delà de celle-là, de nombreuses routes, grandes traversées plus ou moins connues pour être épiques, nous attendent encore.


Peu à peu les arbres se font plus rares, jusqu’a disparaître complètement. Nous entrons sur la Nullarbor, cette vaste plaine au nom évocateur, qui s’étend de la mer aux confins sud de la réserve Pitjantjatjara, celle des aborigènes du désert. D’Est en Ouest, près de 1 400km séparent les deux dernières villes dignes de ce nom, de part et d’autre de la frontière entre Western et South Australia. Cette traversée, dans les pas d’Eyre, est possiblement l’une des plus impressionnantes du contient. Semblable au désert, les buissons ras représentent la seule végétation sur cette terre désolée, agrémentant la couleur sable du sol d’une touche tantôt vert-grise, tantôt vert-bleue. À notre retour d’Indonésie (une courte parenthèse avant notre arrivée en South Australia) j’avais redécouvert avec un regard neuf la sécheresse de ce pays, le chant de ses oiseaux multicolores et cette couleur caractéristique, jamais vraiment verte de sa végétation. Autant de petites choses qu’à force de côtoyer j’avais presque oubliées.
On décide de faire un détour par un réseau de grottes souterraines, situées 10km au nord de l’autoroute. Ces quelques kilomètres de piste rocailleuse ne sont qu’une minuscule percée au milieu de l’immensité plate qui s’étend à perte de vue. Pourtant entreprendre ce chemin perpendiculairement à la, déjà très longue, traversée « officielle » a quelque chose de fatalement angoissant. Je n’ose pas m’imaginer la vie des communautés aborigènes qui possédaient ce morceau de l’Australie. Il est 14h et le soleil est cuisant, sans aucune ombre sous laquelle s’abriter. Même l’arbre que l’on dépasse (l’étrangeté de sa présence vaut son signalement) est dépourvu de feuilles. Le détour valait la peine car le réseau de grottes est aussi improbable qu’impressionnant. On y descend comme on peut (le parc ne semble pas avoir fait l’effort de rendre la promenade aisée tant le nombre de visiteurs doit être réduits), mais dès qu’on s’approche suffisamment un souffle d’air frais nous envahit. Il fait très bon à l’intérieur et les salles sont généralement très vastes, éboulées en leur milieu procurant une ouverture lumineuse parfaite pour monter son camp à l’abri de la chaleur étouffante du soleil de midi. Le plafond est bas et on s’accroupit au bord des vestiges d’un feu de camp, qui pourrait remonter à hier comme à il y a des décennies tant le temps ici semble suspendu. En plus d’offrir un parfait abri le lieu laisse pénétrer les rayons du soleil qui se réfléchissent sur les parois, enveloppant l’atmosphère d’une douce lumière orangée.
De retour sur la route principale, je songe encore à cette lumière magique, parmi les plus belles lumières de jour que l’on peut attendre de l’Australie. Tandis qu’en face de moi, les ombres s’allongent et que les kilomètres qui nous séparent de la frontière avec le Western Australia diminuent, la route s’élargie soudain et de deux voies bitumées se mue en quatre. L’équivalent de deux voies supplémentaires de terrassement viennent encore s’ajouter et le marquage au sol change aussi, pour mieux aiguiller les avions. On traverse la piste d’atterrissage du Royal Flying Doctor Service. Ici, aussi loin de tout, l’ambulance est un avion. Puis aussi soudainement qu’elles étaient apparues les deux voies se rétrécissent, les bas cotés disparaissent et la route reprend son défilement normal. Repensant à ces pistes d’atterrissage qu’il nous arrivait de traverser dans l’Outback du Queensland (cette fois-ci l’effort était plus grand, la route n’étant sur la longueur bitumée que sur une voie), je me dis qu’on commence à être bien isolés de la dernière civilisation.

Puis la route entreprend de virer vers le sud-ouest ce qui procure un peu de soulagement aux yeux éblouis par le soleil déjà trop bas pour le pare-soleil. On se rapproche considérablement de la côte et les embruns, profitant d’une légère dépression du plateau, viennent balayer la plaine, telle une brume mystérieuse dans ce paysage infini. Le ciel rougeoie et il est temps de s’arrêter pour monter le camp. On décide de bifurquer sur la gauche le long d’une piste qui rejoint la mer et de s’offrir le privilège de dormir au bord du Great Australian Bight (la Grande Baie Australienne). Ici le vaste plateau que nous arpentons depuis hier plonge abruptement dans l’océan antarctique, si loin en contre-bas. Ces falaises sédimentaires, à l’origine un très ancien fond marin, s’étirent, ininterrompues, sur plusieurs centaines de kilomètres. Érodées par les vagues qui viennent inlassablement percuter ses flancs, elles sont éboulées régulièrement le long de la côte et à voir les nombreux fragments qui se détachent du sol, il vaut mieux se tenir prudemment à distance du bord. La vue, probablement l’une des plus magiques que l’on ait jamais eu, dépasse largement par sa beauté sauvage les routes panoramiques un peu similaires de la côte du Victoria. Mais le vent qui circule ici, ininterrompu depuis l’Antarctique, se trouve soudain dévié de sa route par la falaise et forcé de longer ce rempart naturel, vient refluer sur son sommet tel une vague. Il en résulte que plus on s’approche du bord, plus on est poussé vers le large par cette force naturelle. Cette nuit là, accompagnée d’averses qu’on était loin de prévoir au vu de l’aridité de la région, fut paradoxalement une des plus sublimes et des plus terrifiantes que l’on ait jamais vécu depuis un an.
On reprend notre route le long du Bight, pour s’arrêter à un point de vue sauvage où une colline abrupte, plutôt qu’une faille, plonge dans l’océan, offrant un point de vue légèrement en contre-bas sur la fin des falaises du Bight. Tandis que je prends pleinement conscience de leur taille, il me semble entrevoir ce qu’une expédition comme celle d’Eyre pouvait avoir d’épique, ne pouvant même pas être ravitaillé par la mer tout le long de ce plateau.

On est repartis, pour 900km encore, à travers cette fois une vaste forêt aride qui s’étend sur une surface équivalente à l’Angleterre. On aborde la région des Goldfields, dont les bourgades, encore animées aujourd’hui, ne vivent que sur l’économie de l’extraction d’or. Nombreux sont les colons qui ont misé sur leur chance de tomber sur une pépite, à en juger la quantité de trous abandonnés et de villes fantômes qui parsèment le bush. Outre les quelques vestiges de cette ruée vers l’or que l’on peut remarquer aux abords des routes, cette vaste région de Woodlands est désormais connue pour son Super Pit, la plus grande mine d’or à ciel ouvert d’Australie, dont le « trou », une agglomération d’anciens forages privés d’une envergure de plus d’un kilomètre, est quelque peu impressionnant. On fait étape à Kalgoorlie, ville hôte du Super Pit, agglomération de taille honorable, aux bâtiments d’époque et jardins agréables. Le charme opère, on y reste deux jours avant de reprendre notre route à travers ce bush fabuleux peuplé de nombreuses espèces d’eucalyptus, dont le Gimlet au tronc couleur cuivre qui est très rapidement monté sur le podium de mes trois eucalyptus préférés.
Puis le bush disparaît pour laisser place à des cultures de blés, on entre dans la Wheatbelt, dernière région de l’Outback avant la côte. La distance qui nous sépare de l’océan indien se réduit donc peu à peu et ces derniers mois de voyage qui nous attendent, qu’on a cru ne jamais faire, semblent reprendre forme dans mon esprit. Je me remémore nos débuts, il y a pratiquement un an de ça maintenant, et lorsque je pense aux adaptations que l’on a conçues pour nous rendre la vie de nomade plus facile, aux solutions que l’on a trouvées pour réduire le coût de la vie à l’extrême nécessaire et à la sérénité avec laquelle on surmonte maintenant des obstacles qui nous auraient abattus sur la côte Est... que de chemin parcouru malgré la méfiance, le doute et la solitude.
J’écoute le ronronnement du moteur, le cliquetis des vis du tableau de bord, le vent qui s’engouffre entre le toit et la tente quand on roule et fait vibrer le porte-bagage… quel soulagement de retrouver cette douce musique de la route dont je connais maintenant par cœur chaque composante de l’orchestre. Cette mélodie, sans fausse note, semble me murmurer que les ennuis sont bien terminés. Voilà, c’était là l’épreuve de vérité, ce moment de doutes qui donne probablement au voyage son sens et sa valeur. Je songe alors que chercher les raisons qui nous poussent à voyager serait aussi absurde et vaste que répondre au pourquoi de notre existence. Pourtant, l’esprit allégé des noirceurs des derniers mois, me revient soudain en mémoire que ce que j’étais aussi venue chercher dans ce pays c’est l’inspiration que procure ces quelques milliers de kilomètres de ligne droite à 100km/h à travers ces plaines désolées.





