
Birch Farm
Une fois passée la colline on aperçoit enfin quelques maisons. Le 4x4 patine un peu dans la boue en grimpant cette allée qui serpente entre les enclos. En franchissant le dernier portail on est accueilli chaleureusement par deux chiens de ferme.
Sur la gauche, un petit bâtiment d'où sort un grand bruit de compresseur ainsi que les pulsations régulière de la pompe. Chris (Christine) et Stan, nos hôtes et "employeurs" pour les prochaines semaines sont au travail.
Avec le bruit assourdissant qui règne dans la laiterie on se comprend avec beaucoup de difficultés. Mais une fois sorti avec Chris pour mieux s'entendre on se rend compte qu'en réalité il va falloir presque apprendre une nouvelle langue, le " 'stralian ", car même si on est seulement dans la campagne du Queensland, pas encore dans les régions reculées de l'Outback, ici l'argot se rajoute à l'accent.
Nous voici donc chez les Birch. Stan et Chris gèrent cette petite laiterie de quelques 300 vaches sur une centaine d'hectares. Oui, ici en Australie, avoir seulement 300 vaches c'est être une petite exploitation. On va faire la connaissance de ce couple de quasi retraités très attachants et qui s'efforce tant bien que mal de tenir la barre d'une ferme qui a perdu beaucoup de son faste.
La maison est typiquement Queenslander. Sur pilotis, de format carré avec un grand toit à quatre pans. Elle aurait bien besoin de rénovation, mais on sent que le temps et l'argent manque ici. Dans le salon des photos de famille et quelques photos délavées de la ferme. Dont une vue aérienne que l'on s'imagine dater de l'achat de la maison. L'herbe y est verte autour, les allées entretenues et le matériel bien rangé, loin du désordre qui s'est installé depuis des années et qu'il serait trop long de ranger à présent.
Stan et Chris n'avaient pas prévu de rester ici bien longtemps. Leur méthode était d'acheter des fermes, les améliorer et les rendre rentables, puis les revendre pour en acheter une autre. Intarissable lors des dîners, Stan nous a parlé un soir de la vraie Australie. Celle de l'outback, où les "stations" (ranch) sont à 200km les unes des autres, et la ville à mille kilomètres. Là-bas les propriétés sont immenses, les visites rares, et il faut utiliser l'hélicoptère ou l'avion pour se déplacer. Les larmes aux yeux, Stan nous avoue que c'était là leur rêve, arriver à acheter une propriété comme celle-ci, vivre l'aboutissement du Farmer australien. Mais cela fait maintenant 32 ans qu'ils sont dans cette ferme laitière à Waterloo, Queensland, dans une situation d'enlisement digne d'Un Barrage contre le Pacifique.

L'élevage de vaches laitières n'est pas évident dans cette région quasi tropicale qui alterne sécheresse et inondations. Déjà, les meilleures vaches laitières ne sont pas adaptées au climat trop chaud de l'été. Mais surtout, comme tout agriculteur, il faut regarder en permanence la météo, surveiller le nuage qui s'annonce pour pouvoir semer à temps. Espérer la pluie, mais ne pas en avoir trop. Un mois avant notre arrivée la région a connu des inondations, et pendant notre séjour, alors que la pluie s'annonçait, Chris tenait à nous prévenir que nous serions peut être bloqué pour quelques semaines sans pouvoir aller nulle part car les routes seraient inondées.
Rien de tout cela n'est arrivé, mais Stan et Chris nous ont raconté la fois où ils ont perdu quasiment tout leur bétail, emporté par l'eau. Les survivantes devaient être levées de la boue avec la fourche hydraulique du tracteur, aux risque de leur briser la colonne vertébrale... cette année là, ils ont pensé mettre la clé sous la porte, mais finalement, ils ont racheté des bêtes, et sont repartis pour un tour.
Pourtant, leurs difficultés quotidiennes sont bien antérieures aux inondations de 2011 et 2013. Peu après avoir acheté cette ferme est arrivée une mauvaise herbe, surnommée "rat's tail", qui envahi tout, remplace les bons pâturages et que les vaches ne peuvent digérer, bloquant leur estomac parfois jusqu'à la mort. Impossible de lutter contre cette herbe qui envahi la région, c'est en permanence qu'il faut tondre, brûler ou arroser d'herbicide pour pouvoir utiliser les champs de la propriété. Un combat sans fin, pour une des dernières fermes laitière du Queensland. Car au même moment, l'industrie du lait s'est effondrée suite à la dérégulation des prix et l'imposition des grandes surfaces pour acheter le lait à bas prix. C'est ainsi qu'on comprend que la ferme, de prometteuse, est devenue un gouffre. Et dans cette période de trente années, Chris et Stan ont connu la perte de leur fils avant de découvrir que Stan avait un cancer (aujourd'hui guéri). On sent que malgré les bons souvenirs qu'une vie peut offrir (leur fille y est née), ils n'aiment pas vraiment cette ferme. Doucement ils remontent la pente, mais pour eux le rêve de la retraite dans une caravane à sillonner le pays comme la plupart des retraités australiens est un doux rêve, un peu amer.

Le travail à la ferme est infini. Dès que l'on a fini de remonter une clôture, il faut en reprendre une autre que l'on venait de finir et que les vaches ont enfoncée pour aller brouter dans le pré voisin. La lutte contre les mauvaises herbes est elle aussi infinie, et à cela il faut ajouter les deux traites quotidiennes, à 7h du matin et 4h du soir, qui prennent chacune trois à quatre heure de travail. On comprend alors l'état de délabrement de la maison. Le temps est ici la chose la plus précieuse.
Mais en raison de leur finances, Stan et Chris ne peuvent s'offrir un employé, aussi ils recourent aux backpackers volontaires. Contre le logement et la nourriture, on travaille entre quatre et cinq heures par jour. On en fera souvent beaucoup plus, probablement par esprit professionnel. Ce que nos hôtes apprécieront car ils accueillent bien plus souvent de jeunes backpackers peu débrouillards, venant tout juste de quitter leur parents...
Ainsi pendant ces trois semaines passées à la ferme on a trait les vaches (quand nous étions que tous les deux, nous avions trouvé une organisation très efficace pour faire la traite en seulement deux heures), conduits des tracteurs, rassemblé les vaches pour la traite, et fait beaucoup de cuisine et de ménage...
Bref, à un moment, on s'est décidé à partir, car même si Stan et Chris sont très attachants, on se sentait nous aussi nous enliser dans cette ferme, sans assez de temps pour nous occuper du voyage, ni sans pouvoir gagner un peu d'argent pour continuer. C'est ainsi que nous sommes repartis sur la route, avec tout de même le bon souvenir du temps passé ici avec ces deux fermiers, leurs chiens (très efficaces pour gérer le troupeau) et leurs quatre chats. Sans parler des grenouilles qui avaient élu domicile dans la chasse d'eau des toilettes !












