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Jowalbina

A Mount Molloy, on a rejoint la 81 en direction de Lakeland vers le Nord. On est partis de Port Douglas de bon matin pour rejoindre Laura après une incursion d’une semaine dans la forêt tropicale de Daintree, cette célèbre forêt classée au patrimoine mondial de l’Unesco grâce aux revendications particulièrement médiatisées d’un mouvement « Earth » qui refusait la création d’une route jusqu’à Cooktown au début des années 80. La route, une piste 4x4 brute sauvagement tracée dans le paysage, fut finalement construite. On aurait pu rejoindre Laura par cet itinéraire mais malgré des plages magnifiques où les palmiers plongent leurs racines dans les coraux, remonter cette piste en entier de Cap Tribulation à Cooktown nous aurait un peu trop ralenti. Pendant une semaine dans les environs on avait eu le temps d’essuyer suffisamment les compétences de notre Landcruiser sur un bout de chemin de cette Bloomfield Track.

 

A mesure que nous filons vers le Nord, le paysage se fait étonnamment très sec et peu à peu le 4x4 s’enfonce dans le bush australien, une immense prairie d’herbe sèche et haute densément peuplée de gommiers. En bord de route, s’étirent parfois des kilomètres de terrain brûlés ne laissant apparaître que des souches carbonisées. Il y a si peu de saisons dans le nord tropical que le brûlis reste la meilleure et la plus ancienne façon de créer une renaissance naturelle. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience que ce petit périple allait devenir, en quelque sorte, notre première vraie sortie dans l’outback australien. Après des centaines de kilomètres parcourus sur la Pacific Highway, puis la Bruce Highway, le long de la côte Est depuis Sydney, rejoindre Jowalbina, près de Laura, allait être jusque là notre sortie la plus « intérieure » sur le continent et la plus septentrionale à la fois. Nous voilà face à l’immensité de ces paysages ochres typiques. Enfin, l’Australie.

 

Après la petite bourgade de Lakeland, l’entrée dans Laura ne nous surprend guère. Il semblerait que les villes ici se ressemblent quelque peu : une poignée maisons regroupées autour d’un relai routier qui possède tout, auberge, restaurant, pompe à essence à prix d’or et petite supérette inabordable. Juste avant d’entrer dans la ville cependant, de grands panneaux de signalisation nous invitent à dévier sur le côté pour passer les roues de notre véhicule au jet d’eau afin de limiter la diffusion de graines d’herbes non désirées apportées par nos pneus. Car à Laura le bitume s’arrête. Il n’existe pas de route goudronnée plus au nord et si on veut continuer jusqu’à « la pointe » (le Cap York), il faudra s’acquitter de longues journées de piste. Mais là n’est pas notre programme, au grand étonnement des deux vieilles dames croisées peu avant sur une aire de pique-nique. Nous déjeunions tandis qu’elles tricotaient et de fil en aiguille, si l’on peut dire, la conversation s’est installée. Pourquoi donc venir jusqu’à Laura si ce n’est pas pour aller voir « le Tips » ? Les grey nomads aiment les conversations toutes faites où les réponses sont celles qu’ils attendent et sur leurs visages la déception s’était installée.

 

Après hésitation, nous avions décrété que l’on s’épargnerait ce long aller-retour de deux à trois semaines sur cette piste de 4x4 qui se veut hors des sentiers battus mais que l’on trouvait pourtant plus touristique que jamais. En chemin nous avions déjà croisé nombre de convois de véhicules éclaboussés de boue rouge, revenant indubitablement de la Old Telegraph Track. La route est fréquentée essentiellement par les amateurs de 4x4, nombreux à vouloir relever le défi de cette piste parmi les plus difficiles d’Australie. Néanmoins on est persuadés, tourisme oblige, qu’elle est désormais praticable pour un amateur un peu novice, surtout en saison sèche. Mais outre l’aventure de la piste, la pointe n’a d’autre attrait que sa position géographique (la plus au nord de l’Australie, si l’on excepte les Torres Traits Islands) et faire autant de kilomètres pour si peu ne nous enchantait guère. Puis nous avons découvert que la région autour de Laura abritait de nombreux sites d’art rupestre aborigènes et n’étant plus si loin nous avions décidé de pousser jusque là.

Après un tour au minuscule musée Quinkian de Laura afin d’acquérir quelques rudiments sur la culture aborigène, nous empruntons un ancien chemin de vaches aménagé en piste en direction de Jowalbina. Un peu plus de 30km, soit à peine une heure de route si tout se passe bien. La piste est sableuse et sillonne dans un bush où se dressent peu à peu des centaines de termitières. Ces « châteaux » d’un à deux mètres de haut ne sont pas tant impressionnants par leur hauteur que par leur forme plate et ciselée, comme les fragments miniatures d’un rempart du Moyen Age. Au fur et à mesure que nous nous enfonçons loin de la civilisation je ne cesse de me demander ce qui nous attend à l’arrivée.

 

Trois jours auparavant, on avait appelé ce numéro, trouvé dans les pages d’un guide australien sur le tourisme en 4x4 (comme quoi). D’après le livre, un certain Steve organisait des visites privées sur ses terrains dans les environs de Jowalbina pour montrer différents sites d’art rupestre difficilement accessibles autrement. La description, accompagnée de ce numéro de portable, nous avait laissés assez curieux. Quand on avait téléphoné pour réserver une visite pour mardi, le type au bout du téléphone avait répondu : « c’est possible oui je pense que je serai dans le coin ». Et c’était à peu près tout ce qui nous avait suffit pour entreprendre cette virée.

 

Après quelques remous lié au terrain, un franchissement de rivière que l’on redoutait jusqu’à ce qu’on découvre que le lit était à sec et deux ou trois passage de grille au sol, nous entrons dans une propriété privée. Mais le panneau qui l’indique est bien la seule distinction avec le paysage que nous venons de traverser et qui semble continuer infiniment encore. La piste se fait plus étroite et plus sinueuse. Nous apercevons quelques vaches et puis enfin une clairière au milieu du bush, déboisée uniquement pour la place de la maison et celle d’un vaste parking, presque disproportionné.

 

Chapeau australien vissé sur la tête, chemise en coton à manches longues retroussées, short kaki et chaussures de randonnée suréquipées aux pieds, Steve nous accueille dans la parfaite tenue du bushman australien. On ne pouvait pas faire davantage cliché et soudain me vient à l’esprit l’image du méchant braconnier de Bernard et Bianca au pays des kangourous. Je serre les dents, redoutant l’accent et désespérant à l’avance de ne pas réussir à comprendre celui qui va être notre guide pendant quelques heures. Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, Steve parle un anglais plutôt distingué, voire un peu maniéré, proche de celui que nous avions fréquenté dans les villes australiennes. Néanmoins peu locace, après un bref échange sur le voyage, notre guide nous invite à rejoindre son camping en attendant la visite du lendemain.

 

Tandis que Bertrand démarre le 4x4 pour rejoindre, deux kilomètres plus loin, le camp de bush désigné, je remarque avec plus d’attention la maison devant laquelle nous nous sommes arrêtés. Je dirais qu’il s’agit moins de murs que d’un toit : une vaste toiture, quasiment horizontale, est supportée par de gros piliers en bois disposés à deux-trois mètres les uns des autres. L’agencement des meubles, étagères de rangement d’un côté, coin cuisine de l’autre, permet d’identifier les différentes pièces dénuées de cloisons. Pourtant loin d’être organisées, il semblerait qu’un gigantesque désordre règne dans « cet intérieur », désordre qui s’installe même jusque dans la cour. A vrai dire cette maison a l’allure d’un camp d’explorateur débordé par de récentes trouvailles. Des filets anti-insectes à maille très dense entourent la partie centrale que je peine à distinguer depuis la voiture mais dont je devine qu’il doit s’agir de la chambre, seule pièce  « murée » si on peut dire. Après tout me dis-je, vivre dans le bush à l’année c’est vivre en ermite, alors à quoi bon s’embêter avec des murs si c’est pour se cacher des vaches ?

Le lendemain Steve nous attendait avec son vieux pick up, qui comme tout bon utilitaire de ferme était dans un piteux état. On trouve la place de se glisser à l’intérieur au milieu d’un joyeux capharnaum et, sans prendre la peine de mettre de ceinture, nous voilà partis en tout terrain. La voiture grince dans les virages et comme la direction assistée n’assiste visiblement plus grand chose, le volant se manie comme celui d’un tracteur avec la concentration que cela implique. C’est donc entre deux virages et deux soubresauts que Steve nous explique comment les aborigènes faisaient des brûlis réguliers de la terre pour favoriser le retour des animaux ou encore comment ils récoltaient le miel en saison sèche depuis les troncs d’arbres éventrés à hauteur d’homme qu’on peut encore apercevoir à plusieurs endroits dans le bush. Le paysage d’ailleurs ne change guère, toujours cette savane de gommiers d’une platitude déconcertante. J’ai du mal à imaginer que l’on puisse y dissimuler des cavernes et des peintures.

 

Pourtant, un peu plus loin au milieu de cette forêt apparaissent de gros cailloux ronds alignés comme pour former un mur d’enceinte de plusieurs dizaines de mètres de long. La voiture se fraie un chemin entre deux rochers puis longe cette enceinte naturelle. Steve s’arrête un premier temps devant l’un de ces énormes morceaux de granite, là précisément où un bout semble être arraché. « Regardez bien ». Je fronce les sourcils, y a-t-il vraiment quelque chose à voir ? La pierre a quelques nuances colorées qui semblent dues à l’érosion et l’exposition aux intempéries. On recule, on s’approche. Ah oui peut être là, une forme. Un dessin de poisson, un totem, qu’il faut recréer avec beaucoup de concentration dans son esprit. Voilà notre première rencontre avec l’art rupestre aborigène.

 

Peu à peu la confiance dans notre guide s’installe et Steve nous emmène découvrir quelques uns des abris utilisés en saison sèche par les clans de la région. Il faut savoir que les aborigènes étaient des nomades-sédentaires. La notion de territoire chez eux est très importante et assez vaste. Chaque clan possède un territoire, en revanche, les familles se déplaçaient à l’intérieur de leur territoire (ou sur d’autres territoires en accord avec le voisinage) en fonction des saisons. Ainsi ils habitaient les vallées où circulent les cours d’eau les plus grands en saison sèche puis se repliaient sur les escarpements et les plateaux du bush en saison humide.

 

Nous repartons dans le pickup pour quelques kilomètres de secousses avant de s’arrêter devant une barrière dressée en plein milieu du bush. Steve ouvre la grille pour nous faire passer en nous prévenant de prendre de l’eau car nous allons continuer à pied. Il est 10h du matin et il fait déjà bien assez chaud. Sur la porte, une pancarte sur laquelle il est écrit « Quinkian Reserve – access restricted ». S’en suit une bonne randonnée à travers le bush où je regrette pas mal le choix du short et envie particulièrement la tenue d’initié de Steve : les protections de chevilles qui équipent ses chaussures et montent jusqu’au mollets semblent être la meilleure invention face aux égratignures des herbes sèches et coupantes du bush australien.

Après cette longue marche au milieu d’un bush sillonné de ruisseaux asséchés et sous un soleil qui commence à se faire torride, nous atteignons ce qui semble être un plus vaste campement. Toutefois, difficile d’imaginer comment pouvait être l’existence ici tant ce qui définit le cadre de vie se constitue davantage par la nature que par la construction humaine. De grands blocs de rochers comme posés les uns à côté des autres constituent tout l’environnement de ce clan. Quelques uns sont légèrement penchés et l’on devine qu’ils ont servis d’abris mais on est loin de l’image de la grotte préhistorique. Pourtant là, chacune de ces surfaces est peinte : totems d’animaux, esprits malveillants ou bienveillants, représentations humaines… à la façon d’un dessin d’enfant, dans un trait plein souvent monochrome ochre, parfois rempli avec un jaune orangé ou un blanc épais. Steve s’offusque : quand les gens viennent ici et voient ça, ils se disent que les aborigènes peignaient ce qu’ils mangeaient. Non, tous les animaux représentés, le poisson-archer, le kangourou, le crocodile, l’ému, l’opposum et bien d’autres… sont des totems, le symbole du clan derrière lequel se dessine toute une ligne de conduite et définit aussi la place du clan parmi les autres de la région.

 

Notre guide est loin des guides de tours opérateurs professionnels et on a bien souvent du mal à suivre. Pas de discours préparé à l’avance ni de texte construit. Pas d’introduction, pas vraiment de direction. D’ailleurs, il parle assez peu alors on pose question sur question et on découvre que pourtant, c’est une mine d’information. Son père a découvert ces sites sur son terrain privé et s’est pris de passion pour la culture aborigène avant de transmettre cet héritage à ses enfants.

 

Le petit chemin serpente au milieu des rochers et nous découvrons différents lieux utilisés à des fins cérémoniales, ce qui implique que bien souvent ces lieux sont interdits d’accès aux personnes non concernées. Je m’interroge sur la datation des peintures et du site. On dit que l’on atteste les premières occupations du territoire australien par les aborigènes il y a 50 000 ans. Cela fait une vaste période dans laquelle se situer. Pourtant, là, Steve est incapable de nous donner réponse. L’art rupestre, presque totalement exposé aux intempéries, résiste difficilement au temps. Les peintures sont donc probablement assez récentes. Néanmoins qu’est-ce que cela peut-il bien vouloir dire ? Avant ou après l’arrivée des blancs ? Steve hausse les épaules, peut être même après.

 

On dépasse le lieu d’initiation des jeunes garçons avec toutes les empreintes de mains d’enfants et par un couloir étroit entre deux rochers, on déboule dans une longue galerie naturelle formée par la roche qui s’incurve au dessus de nos têtes comme si on avait pétrifié une vague géante en mouvement. Steve nous fait remarquer que le chemin que nous avons emprunté est un « passage », d’un espace à l’autre, mais aussi entre deux rites initiatiques. Un peu plus loin, l’ancêtre du clan, une femme, est peinte sur la roche sous laquelle s’écoule un cours d’eau en saison humide. C’est de là que naissent les enfants, nous dit Steve. Bien sûr, pour le clan poisson, les bébés naissent dans la rivière.

 

Notre visite s’achève par l’arrivée dans la galerie principale, une fresque de peintures sublimes qui s’étalent au pied d’un rocher géant qui semble être cette fois-ci le lieu de vie de la communauté. Un esprit peint tout en haut du rocher nous contemple et nous protège à la fois. On contourne l’escarpement et après un peu d’escalade nous nous promenons sur la cime de ces rochers qui forment comme un plateau au milieu du bush. Dans un paysage extrêmement plat, il faut peu d’altitude pour avoir une vue panoramique. On comprend alors que ce deuxième campement que nous venons de visiter est celui dans lequel le clan se retire pour se protéger des pluies diluviennes de la saison humide.

Steve voudrait que le musée du Quai Branly à Paris fasse une exposition photo de l’art rupestre Quinkian très méconnu déjà en Australie. Il pense que cela aiderait les jeunes du clan qui vivent toujours dans la région à s’ouvrir au reste du monde. Cette conversation me paraît alors comme sortie d’une autre époque, comme si nous avions été conduits jusqu’ici par un explorateur ayant fait une récente découverte et cherchant un soutien médiatique ou financier. Il est vrai que le nombre et la beauté des peintures présentes dans ce lieu, qui est aussi une curiosité géologique, mériteraient d’être vues par un public bien plus large que les deux visiteurs mensuels que nous sommes. Au niveau de l’axe principal qui traverse Laura, celui-là même si fréquenté par les amateurs de 4x4 en route pour le Tips, un simple panneau directionnel mentionné « Jowalbina » désigne l’entrée de la piste. Rien n’indique les trésors que l’on trouve au bout. Et pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est pour cette raison que nous sommes rentrés excités d’avoir vécu une improbable virée, vraiment hors des sentiers battus.

 

Mais sur la route du retour, une affreuse image se projette dans mon esprit. Je m’imagine revenir ici dans 20 ans et découvrir avec horreur que le tourisme de masse s’est emparé du lieu en plantant des panneaux explicatifs partout et construit un chemin en bois pour faciliter la marche jusqu’au premier site avec peut être même une navette 4x4 pour rejoindre le deuxième site sans se fatiguer et une organisation de visites guidées toutes les heures... Pourtant, au détriment d’une expérience solitaire et authentique, ne serait-ce pas là le prix à payer pour le succès d’un site qui n’a rien à envier à d’autres lieux touristiques ?

© 2017 par Bertrand Faucounau et Anastasia Durand

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