
Pour un deuxième visa
Le réveil sonne. Il suffit des trois premières notes seulement pour se lever, avaler un morceau et surtout une bonne rasade de café, s'habiller chaudement et sortir dans la nuit froide.
Il est 4h du matin, j'enfourche le quad, et rejoins dans le vent glacial l'enclos où les vaches ont passé la nuit. Les insectes me foncent dans le visage attirés par la lampe frontale. En me rapprochant de l'enclos je distingue les centaines de petits yeux verts éblouis par les phares, certains encore mi-clos. Je fais le tour du pré pour être sûr de n'oublier aucune vache. Puis c'est la longue marche vers la traite, il faut être patient, les vaches connaissent bien le chemin, mais il y a toujours les mêmes trois dernières qui ferment la marche, pas pressées de se retrouver entassées dans un préau bien trop petit pour les 450 têtes que compte le troupeau.
En arrivant en Australie, on ne pensait pas rester plus d'un an sur place, mais en prenant conscience de l'immensité du continent, et du coût de la vie, il nous est vite apparu qu'il nous faudrait plus de temps, et d'argent, alors on a joué le jeu de l'immigration et on s'est retrouvés à faire les 88 jours de travail de ferme nécessaires pour la prolongation du visa.
Une expérience mitigée, qui nous a laissé un goût amer. Bien sûr, c'est le genre d'aventure qui transforme : nourrir des veaux en s'assurant que tout le monde mange à sa faim, se faufiler par une petite ouverture dans un réservoir de lait gigantesque pour le nettoyer, aider une vache à mettre bas puis essayer de la sauver de la paralysie en la soulevant par les côtes (avec une grue), se faire poursuivre par un taureau en tentant de le séparer du troupeau, veiller auprès des veaux malades que les propriétaires ignorent car ils ne valent pas beaucoup de dollars, voir un bébé taureau mourrir dans ses bras et se débarrasser du corps déjà rigidifié par la chaleur dans une fosse commune où s'entassent les autres morts de la saison... tous ces souvenirs qui nous ont fait voir d'un œil neuf nos vies parisiennes, on n'est pas prêt de les oublier.
Mais il y a eu bien des occasions à se demander ce que l'on faisait là. À force de recevoir de la bouse sur la tête quand on ne la nettoie pas, de prendre des éclaboussures d'acide ou de pesticides faute d'être mal protégés, en se sachant employés au rabais, on en oublie que ce n'est qu'une expérience passagère. Il faut se raccrocher au voyage, au réel défi qu'il s'agit de relever pour ne pas tout abandonner. Et si cela reste une expérience marquante, en raison des relations tumultueuses des derniers jours c'est avec un sentiment de gâchis que l'on a repris la route.

On avait entendu nombre d'histoires d'agriculteurs australiens malhonnêtes et on pensait être bien tombés. Don et Meg, semblaient au départ soucieux de nous ménager. Don, le fermier, grand gaillard au visage un peu "gueule cassée", avait quelque chose d'attachant avec son côté enfantin devant les catalogues de machinerie agricole et son idée de pipeline d'eau traversant l'Australie du Nord-Ouest, au Sud-Est jusqu'à sa ferme (ou presque) pour amener l'eau qui lui manque. Si Don maintenait assez nettement son statut de patron, Meg, toujours prête à partager une blague avec nous, tenait davantage le rôle de la fermière sympathique (quoique plus "sympathique" que "fermière" d'ailleurs, à en juger par la qualité de ses ongles, preuve que ses mains fréquentaient davantage le papier que la bouse de vache).Mais assez vite, on a compris que cette ferme pour eux était un business comme un autre, qui doit avant tout être rentable. Qu'avant d'élever des vaches, ils produisent du lait, comme ils pourraient produire du blé ou des boulons. On était loin de la passion qui animait les Birch dans le Queensland. On a beau connaître les défauts du système productiviste, il est plus dur de l'accepter après en avoir fait l'expérience.
L'organisation de la ferme était assez simple, s'étendant sur un immense terrain plat, dans le paysage le moins intéressant que l'on ait vu en Australie. Tout était organisé pour produire le plus de lait possible, mais dans une ferme qui n'avait l'envergure que pour la moitié du troupeau, rendant le travail plus éprouvant. Si au départ on était plutôt content de trouver une meilleure organisation que chez les Birch, on a vite été déçu par ce manque de passion chez nos employeurs. C'est vrai Meg venait de la ville, et n'avait pas forcément vocation à s'occuper d'une ferme, même si elle se revendiquait fermière et fière de l'être, dénigrant sa fille aînée qui ne donne pas de coup de main depuis qu'elle fait ses études à l'université de Melbourne. Don semblait lui plus fasciné par les machineries de moissonnage, à tel point qu'on se dit qu'il aurait préféré avoir une ferme de céréales. Il avait un réel esprit d'entrepreneur, mais on ne peut s'empêcher de penser qu'il faut aussi un peu de passion pour donner une âme à une exploitation laitière. Produire du lait implique de faire naître des veaux qui étaient pour eux plus une charge qu'une responsabilité. On s'est rassuré lorsque Maria, backpackeuse allemande venant d'une ferme laitière en Bavière nous a rejoint. Au moins quelqu'un d'autre s'occupait de ces animaux avec soin, pas seulement dans une optique de profitabilité.

Au fil des mois, la charge de travail s'accumulant et prenant conscience du traitement différent entre nous et l'employé Australien on a finit par comprendre que même pour des fermiers sympathiques nous restions avant tout des backpackers, une main d'œuvre consommable, et que l'on peut payer moins cher en arrangeant les textes à son avantage, parce que c'est bien connu, les backpackers ne connaissent pas la loi. Et c'est lorsqu'on a commencé à évoquer ces problèmes que les choses se sont envenimées. Il est évident que le système de deuxième visa mis en place par l'immigration vise à fournir une main d'œuvre à l'agriculture australienne qui en manque, en premier lieu parce que les agriculteurs, pourtant fiers de l'être, n'ont aucune envie de faire le sale travail et sont bien arrangés d'avoir à disposition une réserve de main d'œuvre le plus souvent peu regardante sur le droit du travail car tenu par l'exigence de compléter ses 88 jours à tout prix pour obtenir le précieux deuxième visa.
Durant ces longues semaines à compter tous les soirs le nombre de jours restants, on n'a pu s'empêcher de penser que ce second visa était une version moderne du ticket of leave des forcats. Cette libération qui leur était délivrée une fois leur peine purgée leur donnait le droit de rester librement en Australie (mais pas encore de rentrer en Europe). Car l'agriculture australienne a toujours usé de travailleurs bon marché. Après les forcats, les aborigènes furent employés contre chemise et ration de farine, avant d'être reconnus comme citoyens en 1969, et garantis d'être payés au salaire minimum, décision qui déboucha sur un "licenciement" en masse, les propriétaires de stations ne tenant pas à payer les aborigènes au même salaire que les blancs. Maintenant que le gouvernement a décidé de faire le ménage dans les abus dont sont victimes les backpackers (harcèlement, arnaque et sous paiement, situations bien plus dramatiques que la nôtre), on se demande qui seront les prochains ouvriers bon marché.

En quittant la ferme laitière plus tôt que prévu il manquait encore quelques jours pour Anastasia. On a alors trouvé un boulot dans la récolte de framboises en Tasmanie, ce qui nous a donné un aperçu sur une autre facette de ce système. À l'exception de quelques australiens (se comptant sur les doigts d'une main) faisant ce travail comme un job d'été, la quasi totalité des ouvriers était étrangère. La ferme était à quelques kilomètres de Penguin sur la côte nord de la Tasmanie. On a passé deux semaines à l'hôtel du pub de la ville, dans un dortoir de six lits que l'on partageait avec quatre chinois travaillant eux aussi à la récolte de framboises ou myrtilles. En fait, la quinzaine de clients de l'hôtel était de la main d'œuvre asiatique employée dans les différentes fermes de baies environnantes. Les soirées passées à prendre son tour aux fourneaux d'une cuisine bondée qui sentait fabuleusement les épices asiatiques nous laissaient amplement le temps de partager de franches rigolades avec nos camarades de dortoir venus de Hong Kong, Taipei ou la province du Yunnan. En bref, il régnait une ambiance bien différente des hôtels de travailleurs occupés habituellement uniquement par des occidentaux.

Pour la récolte, la paie se faisait au rendement. Avec un taux calculé après coup, pour que l'employé moyen de l'équipe (fictif puisqu'il s'agit d'un calcul) touche le salaire minimum légal. Avec quelques très bons cueilleurs expérimentés depuis des années, sachant optimiser leur cadence en ne récoltant que les bons fruits sans se faire prendre par les superviseurs (puis qu'évidemment la règle du jeu est de tout ramasser, un "arbitre" est censé s'assurer que personne ne triche), il était dur d'atteindre la moyenne, et peu d'ouvriers en réalité pouvaient se targuer de toucher le salaire minimum australien. Le but pour la grande compagnie qui possédait la ferme étant évidemment de payer le salaire le plus bas possible en s'assurant que le travail était fait le plus vite possible. Quand nous sommes arrivés, la saison touchait à sa fin et les fruits étaient rares, ce qui provoquait une concurrence terrible, certains allant récolter discrètement les fruits dans les rangées attribuées aux autres. On finissait par avoir l'impression d'être au milieu d'une jungle, et pas seulement parce qu'il fallait souvent ramper à toute allure sous les ronces pas assez élaguées et envahies par les abeilles. Il fallait que l'on travaille à deux et que je donne une partie de ma récolte à Anastasia pour qu'elle puisse atteindre ce minimum légal permettant de compter le jour. Jusqu'au moment où évidemment, mon taux étant trop bas, je risquais d'être viré.
Dans ce cadre on se retrouve en concurrence avec soi même, attendant avec impatience le ticket de fin de journée résumant le nombre de barquettes récoltées dans la journée pour savoir si l'on a fait mieux que la veille, et surtout assez pour compter un jour valide. Mais plus les jours passaient, et plus les fruits devenaient rares, augmentant la concurrence entre les travailleurs. On avait l'impression d'être retournés à la ferme laitière mais cette fois du côté des veaux ! Bref, il fallait faire un travail sur soi pour ne pas tomber dans cette effet de groupe, car au fond, nous n'étions la que pour un visa, (avec ou sans triche on a bien fini par le décrocher) et pas pour gagner notre vie, contrairement à certains travailleurs de l'équipe. En particulier un groupe de Tongiens.
Assez efficaces, et malins pour piquer dans les rangées des autres mais avec discrétion et modération, travaillant en groupe, ils arrivaient tout les matins ensemble dans un mini bus. Comme beaucoup de personnes des îles du pacifiques, ce sont les migrants pauvres de l'Australie. On en retrouve dans toutes les fermes du pays. Ils doivent payer une agence, plus ou moins mafieuse, qui les fait venir en Australie et leur fournit le travail. En contrepartie l'agence prélève une part de leur salaire. Il leur reste tout de même assez d'argent à envoyer sur leur île natale pour faire vivre toute la famille. À tel point que les familles ne sont pas pressées de les voir revenir, leur laissant une vie assez solitaire et loin de chez eux.
Alors, au fond, quand je repense que le premier jour l'un d'entre eux m'a généreusement donné la moitié de son seau, avant de venir allègrement plumer ma rangée deux semaines plus tard pendant que, le dos tourné, je me débattais avec les épines des ronces, j'ai fini par faire comme eux, rester zen et garder le sourire parce qu'honnêtement, quel luxe de voyager !








