top of page

The Royal Easter Show

"Waiiint. You dain't know what the showbag pavilion is? Ar'you kidding me?"

Comme j'ai répondu non de plus en plus confuse (et pour une fois j'avais compris la question du premier coup), le type a vissé son chapeau australien sur sa tête et s'est éloigné en poussant un soupir exaspéré. Ça fait quelques jours que je travaille dans un des nombreux food truck du festival et je commence sérieusement à me dire que j'aurais l'air un peu moins idiote une fois que j'aurais pu voir à quoi ça ressemble. Il faut dire que je travaille près de 12h par jour et quand je suis libérée je suis tellement à bout que j'ai plutôt envie de rentrer. Depuis 3 semaines qu'on est à Sydney les recherches d'emploi n'ayant été vraiment fructueuses, j'ai sauté sur la première opportunité, un business familial qui embauchait à tout venant. Employée pour les 15 jours du Royal Easter Show, c'était le plan idéal pour un contrat qui ne m'engageait pas trop longtemps à Sydney.

 

Je me suis donc présentée le premier jour au Smokehouse, l'un des nombreux food truck tenus par la compagnie, habillée de l'uniforme qu'on m'avait prêté, entièrement sponsorisé par Coca Cola de la casquette au tablier. Au smokehouse, on vend des burgers, des brochettes et des grillades. La spécialité de la maison c'est la viande fumée et tout se fait en direct depuis un smoker géant à gauche de notre stand qui ravit plus d'un client mais dont la fumée nous agresse les yeux toute la journée. J'ai commencé dans le camion à préparer les burgers en me disant que ça serait beaucoup plus facile que je ne pensais. Mais après 2h on m'a envoyé au front, tenir la caisse sur un stand en avant du camion. J'ai donc appris très rapidement (et surtout en autodidacte...) à faire marcher la caisse et rendre la monnaie, moi qui n'avais aucune expérience de caissière et un piètre niveau en calcul mental. Et pire que tout : il fallait vendre, passer les commandes et accueillir les clients... une sacrée entrée en matière pour quelqu'un qui, en bonne française, parle un anglais médiocre. On nous avait prévenu de l'accent australien très nasillard et difficile à saisir. Depuis notre arrivée à Sydney on avait trouvé le parler autochtone plutôt clair et distingué, très "British" même, des gens de la city. Mais au Royal Easter Show j'expérimentais une autre population...

 

Le Royal Easter Show c'est la version australienne du salon de l'agriculture de Paris. Sauf qu'ici l'événement embrasse un public bien plus large et avec des animations dignes d'une fête foraine c'est la sortie automnale de tous les Sydneysiders. C'est the place to be, pendant 15 jours les rues de la ville étaient vides, tout Sydney arpentait les allées de l'immense showground, l’ancien parc olympique des JO de 2012, situé en banlieue et desservi pour l'occasion par des trains bondés direct depuis la gare centrale.

 

C'est donc ici que se mélange les gens de la city avec les fermiers venus de toute l'Australie (parfois à des milliers de kilomètres de chez eux) pour présenter leurs bêtes et concourir à un des nombreux événements qui constitue le programme du festival. À la caisse, j'avais au moins l'avantage d'être aux premières loges pour un aperçu de ce qui nous attendait dans l'outback. Et l'odeur de la viande fumée, honnêtement très qualitative pour un food truck, avait son petit succès en particulier auprès des fermiers en manque de barbecue. Chaque jour j'éprouvais donc les divers accents country australiens aux côtés de clients aux allures de cowboy, du chapeau aux bottes en passant par la chemise à carreaux doublée du petit veston en cuir sans manches. Probablement que l'événement devait pousser un peu à l'accoutrement folklorique, encore que. Le chapeau australien est néanmoins un incontournable et on le porte des l'âge de 9 ans! Parmi les cowboys qui s'arrêtaient à notre stand, un sur deux boitait, probablement dû à un mauvais coup porté par le bétail...

 

Après dix jours non stop, le vocabulaire, les automatismes de caisse et le pitch de vente étaient rentrés et j'affrontais avec beaucoup plus d'efficacité et donc un peu plus de sérénité les files d'attente à la caisse qui me stupéfiaient au début. Il faut dire que l'événement allait de pair avec les vacances scolaires et une série de jours fériés nationaux et chaque weekend c'était des milliers de personnes qui se déversaient dans le parc.

Malgré le rythme de travail à 12h par jour sans pause ni droit d'aller aux toilettes (à part la 1/2h de break pour déjeuner), le soleil qui cuisait ma peau de 10h à 16h30 sans ombres et malgré la crème solaire (le stand étaient orienté nord...), le stress lié au coup de bourre des heures de repas, l'insupportable playlist de chansons country que diffusait notre stand toute la journée (il n'y avait que deux morceaux !!!), la cohabitation avec une employée folle et les menaces de ne pas nous payer perpétuées par La Boss à cause de vol à répétition constatés dans les caisses, j'ai réussi à me faire une place au milieu d'une petite équipe plutôt soudée et bien sympathique. À part la collègue folle, l'incroyable manager Carolyn et la superviseure Kelly, tous les petits postes étaient occupés par des étrangers et constituaient un panel assez représentatif de l'immigration locale : une néo-zélandaise installée à Sydney depuis 5ans, un backpacker argentin en visa d'un an comme moi, une étudiante népalaise dans le domaine médical (grand classique australien) et un petit groupe de jeunes lycéens venus des îles, immigrés récemment avec leurs familles (Cook Island principalement).

 

Après les nombreuses questions d'orientation des gens perdus que je recueillais à la caisse il était temps pour moi de faire un tour au festival et repérer tous ces lieux dont on ne cessait de me parler et qui ne m'évoquaient pas grand chose.

 

Comme on s’en doute, l’ancien parc des JO est immense et il est très facile de s'y perdre. D'un côté la manifestation officielle avec ses démonstrations de chevaux, vaches, moutons (il y a même des alpagas !), de l'autre la version officieuse dédiée à la nouvelle génération : une fête foraine dont la superficie égale celle réservée aux animaux et qui bat son plein à la fermeture des shows. C'est ici que tous les soirs et weekends on retrouve plus particulièrement les citadins. L'allée de notre food truck, qui faisait quasiment la liaison entre ces deux mondes, passait par de nombreux pavillons abritant différentes manifestations. Dans le pavillon d'exposition, on présentait les prix des différents concours du show : concours de la meilleure photo ou de la meilleure peinture mais aussi celui de la meilleure confiture, du meilleur design de tablier de cuisine ou encore de la forme de gâteau la plus originale ! Ensuite venait le pavillon des produits du terroir australien sponsorisé par Woolworth (le Carrefour australien) et présentant également l'historique des moutons ayant gagné le concours de la laine la plus soyeuse...

Et puis il y avait le fameux Showbag Pavillon. Le Showbag pavillon est de loin le hall d'exposition le plus populaire du show, certains matins la queue avant l'ouverture s'étendait jusqu'en face de notre stand. Le concept est unique et semble dériver de l'esprit des nights markets asiatiques: il s'agit d'une expo-vente de sachets plastiques individuels aux designs bariolés et aux contenus farfelus. On trouve principalement des bonbons mais rien n'empêche de sortir de là avec une peluche de serpent géante à enrouler autour du cou, une massue préhistorique gonflable pour taper sur les gens, des casses-têtes, un déguisement de Star Wars ou le grand classique du pistolet à bulles.

 

Après une visite des pavillons, un tour dans l'un des nombreux stades s'impose. Au programme: rodéos et concours hippiques bien sur mais aussi courses de chiens et compétitions de coupe de bois (un stade dédié sur la durée du festival !) dont il existe de nombreux dérivés aux règles les plus improbables, comme la version où on taille un tronc en même temps qu’on le grimpe...

 

C'est avec un petit pincement au cœur (et après une interminable journée de 14h abrégée dieu merci grâce au coup monté de l'un des collègues pour nous libérer) que j'ai quitté cette équipe et ce festival de fous. Les derniers jours, la tension était montée à son comble au sujet des vols à répétition dans la caisse et pour éviter une nouvelle fureur de la Big Boss, Kelly, qui avait fait en sorte de ne laisser que moi à la caisse, m'a avoué à la fin que j'étais la seule en qui elle avait confiance. En quittant les lieux, son touchant cadeau de remerciement sous le bras -un mug-, je ne pouvais pas m’empêcher de penser  qu’elle m’avait accordé ce traitement de faveur en partie plus pour ma couleur de peau (j’étais la seule « blanche » des filles de la caisse) que pour la qualité de mon travail…

© 2017 par Bertrand Faucounau et Anastasia Durand

bottom of page